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Johnny Hallyday : Une étoile est née !

Publié le 8 décembre 2017

Johnny Hallyday n'a jamais appelé sa mère "maman" et ne connaîtra véritablement son père, Léon Smet, qu'à l'âge de 23 ans. Itinéraire d'un mal-aimé devenue superstar...

Si les grands déchirements et les blessures de l’âme héritées de l’enfance faisaient à coup sûr les grands artistes, alors oui, Johnny devait forcément devenir celui qu’il est devenu. Une star, un phénomène inclassable, presque un dieu. Il n’est qu’à observer l’onde de choc qu’a provoquée sa disparition pour s’en convaincre : Johnny Hallyday n’a pas attendu de mourir pour devenir une légende. Si la star, comme les étoiles peuplant le ciel, est morte dans une explosion de lumière, c’est dans l’ombre, la tristesse et le dénuement qu’elle a vu le jour…

Jean-Philippe Smet, contrairement à ce qu’il laissait entendre dans Destroy 2000, son autobiographie publiée il y a quelques années, n’est pas à proprement parler né dans la rue. Pour autant, il est des situations plus confortables pour venir au monde. Il pousse son premier cri le 15 juin 1943, au beau milieu d’une guerre mondiale, dans un Paris occupé par les forces allemandes. Il n’appellera jamais sa mère « maman ». Quant à son père, qui l’abandonne à l’âge de 8 mois, il ne le reverra que vingt-trois ans plus tard.

Ce géniteur qui, des années après, aura une griffe de vêtements à son nom et habillera des stars hollywoodiennes comme Britney Spears s’appelle Léon Smet. Né en 1908 en Belgique, il perd son propre père dans un accident de chemin de fer peu après sa naissance. Entré au conservatoire de Bruxelles, il devient danseur avant de s’intéresser à d’autres disciplines : le théâtre, la chanson et même le cirque. Si, plus tard, l’histoire s’attardera sur son caractère de débauché, il est pour l’heure un artiste reconnu. Applaudi par Jean Cocteau, il formera notamment Serge Reggiani. Rêveur, fantasque, instable, Léon a une tendance à l’autodestruction, un penchant pour la boisson… et pour les femmes. Huguette Clerc, la mère de Jean-Philippe, sera sa troisième épouse.

Déraciné

Léon et Huguette se sont rencontrés dans Paris occupé. Elle, de douze ans sa cadette, est alors employée dans une crémerie de la rue Lepic. Muni des fameux tickets de rationnement, Léon s’est astreint pendant plusieurs semaines à une cour assidue pour conquérir le cœur de la belle. Belle, la maman de Johnny l’est assurément, même si, derrière son comptoir, ses atouts sont peu mis en valeur. C’est qu’Huguette, comme son futur mari, n’a pas été gâtée par le sort. Fruit des amours de sa mère avec un soldat américain, qui les abandonne sitôt la guerre de 14-18 achevée pour rentrer au pays, elle grandit dans la pauvreté. A 19 ans, elle renonce à devenir coiffeuse pour prendre cette place de vendeuse, rue Lepic. Le jeune couple s’installe dans un atelier d’artiste, au 23 de la rue Clauzel, dans le IXe arrondissement de Paris.

La première maison de Johnny. Un foyer que Léon délaisse de plus en plus souvent, semblant se moquer éperdument de ce bébé calme aux yeux si bleus. Un jour de vaches maigres, il ira jusqu’à vendre la layette et le berceau de son fils pour aller faire bombance. Parfois, ses absences durent plusieurs semaines. Et puis, au début de l’année 1944, alors qu’il est en train de faire des courses pour sa femme, malade et alitée, il tombe par hasard sur une de ses anciennes conquêtes et part avec elle pour ne plus revenir. Johnny ne se remettra jamais de cette déchirure qui fait de lui un « déraciné », ainsi qu’il intitule le premier tome de ses mémoires. Reste que sans cette blessure, Jean-Philippe, comme s’amuse à l’imaginer Laurent Tuel dans le film éponyme, ne serait sans doute jamais devenu Johnny Hallyday.

Marginal

L’enfant vient de perdre un père, il va gagner une tante. En fait, une deuxième mère puisqu’Hélène Smet, la sœur aînée de Léon, va jouer un rôle déterminant dans sa vie. En effet, la tante Hélène n’est pas du genre à vendre ses meubles pour aller boire. Ancienne actrice de cinéma muet, née en 1888 à Namur, cette femme croyante, énergique et stricte est mariée à un prince métis d’origine éthiopienne, Jacob Mar, qui lui a donné son nom et deux filles, Desta et Menen, pour qui elle nourrit de brillantes ambitions artistiques. Voyant que sa belle-sœur Huguette, devenue modèle pour des grands couturiers, n’a plus le temps de s’occuper de son fils, elle décide de prendre le petit Jean-Philippe sous son aile. Une nouvelle existence commence pour le garçonnet, entre sa vieille tante et ses deux cousines, lesquelles décrochent juste après la guerre une place dans le Ballet international de Londres.

L’étrange quatuor prend alors la route de l’Angleterre, et le petit garçon passe la frontière muni d’un faux passeport, dissimulant sous sa veste Mektoub, un chat abyssin auquel il est attaché. Ami des animaux, il s’entichera plus tard d’une tortue baptisée Saba et d’un chien, Doudou, qui le suivra jusqu’en 1962. L’Angleterre de l’après-guerre est dans un aussi piteux état que la France. Précaire parmi les précaires, la tribu voyage au Royaume-Uni au gré de la tournée des filles. Pendant quatre ans, le petit Jean-Philippe suit, brinquebalé d’hôtels miteux en loges de salles de spectacle. « A 3 ans, écrit Johnny dans son autobiographie, je suis déjà un marginal partageant avec ma tendre famille d’adoption les joies et les infortunes de la vie. »

N’allant pas à l’école, parlant l’anglais de la rue, il apprend la musique et le chant avec Hélène, qu’il n’appelle plus que « maman ». Il n’a pas encore 6 ans lorsqu’il décroche son premier rôle. Déguisé en petit Noir, il offre des bijoux à Caligula, entouré de Desta et Menen qui participent à la pièce.à Londres, le garçonnet et les trois femmes partagent la même chambre dans l’hôtel St Martins Lane. Les mois entiers ont des allures de fin de mois. Ils mangent sur leurs lits, depuis que le propriétaire, pour punir les nombreux impayés, les a privés de chaises…

C’est alors qu’un homme va faire son apparition dans la famille, chamboulant l’existence de Jean-Philippe Smet. Un jour de 1949, une explosion retentit dans l’hôtel St Martins Lane. Jean-Philippe, qui est dans les parages, accourt pour voir les dégâts. Il aperçoit alors une tête éberluée sortir des décombres. Celle de Lee Lemoine Ketcham, un cow-boy de 22 ans, né dans l’Oklahoma, qui joue les acteurs en Europe. Il a une moto, une belle gueule et un sourire avenant. Desta tombe aussitôt amoureuse.

Jean-Philippe, lui, est fasciné par ce personnage qui incarne le rêve américain. Quant à Lee Lemoine, qui va intégrer la petite troupe familiale, voici ce qu’il dira de Johnny en 1964, dans un livre qui ne sera jamais publié : « Je suis son premier copain, son père adoptif, son tuteur, son manager, son directeur artistique, son souffleur, son annonceur, son machiniste, son producteur, son alter ego, au choix. Lui, Johnny, il est mon meilleur copain, mon fils, mon frère, mon cousin germain, mon “Gémeaux”. » 
Un « super grand frère », précisera la future Idole des jeunes qui, jusqu’en 1960, fera croire à tout le monde que Lee est son frangin « américain ».

Enfant de la balle

Retour en 1949, à Paris, où l’oncle Jacob, malade et ruiné, achève ses jours. Jean-Philippe, les cousines et Hélène s’entassent dans un malheureux appartement pendant que Lee, qui fait désormais partie du clan, loue une chambre à côté. Les valises ne resteront pas posées longtemps. Loin du chemin des écoliers, Jean-Philippe et les siens reprennent la route des saltimbanques, qui les mène de la Belgique au Portugal, en passant par l’Italie et l’Allemagne. Johnny apprend la vie au gré des rencontres. Il s’imprègne des cultures qu’il côtoie et poursuit, grâce à sa tante, son éducation musicale.

Nouveau déclic, en 1952 lorsque Lee se remémore un vieux médecin américain qu’il a connu enfant et qui a été un véritable ange gardien pour les siens. Son nom : le docteur Halladay. « Pourquoi, se dit le cow-boy, ne pas mélanger ce nom au mot anglais pour “vacances” et créer Halliday ? » C’est ainsi que naît la troupe des Hallidays, sans le « y » pour l’instant. Composée de Lee, Desta et Menen, elle connaît de petits succès, comme à Milan, où elle se produit devant l’Aga Khan et Orson Welles, pendant que Jean-Philippe est cloué au lit par une vilaine scarlatine.

Après cette longue période de tournées, c’est à Paris que ces artistes, ballottés au gré de leurs cachets, s’installent. Pour le jeune Smet, c’est le temps des premiers copains. Il les rencontre dans le quartier de la Trinité, toujours dans le IXe arrondissement de la capitale. Il suit des cours par correspondance, chaperonné par sa tante qui l’abreuve de leçons musicales. Guitare classique, chant, danse, école italienne : « En 1954, écrit Johnny, j’ai 11 ans. Bien habillé, bien propre, bien coiffé, souriant, je ressemble à un garçon comme les autres. En réalité, je n’ai pas de parents. Je ne vais pas à l’école. Je voyage. Je suis un enfant de la balle ! » Un enfant au parcours si singulier qu’un jour, « un fils de bourgeois », ainsi qu’il le qualifie, éructe devant lui : « Toi, tu n’as même pas de parents… »

Comme l’écrit Johnny en se remémorant ce douloureux épisode : « Mon statut de bâtard m’explose à la gueule. A la maison, on ne parle jamais de mon père, c’est un sujet tabou. […] Bâtard, je suis un bâtard ! J’ai le cœur brisé. On m’a volé mon enfance… » Celle-ci a beau être chaotique, elle n’en reste pas moins le terreau fertile où se construit le futur chanteur. Pour l’heure, il joue encore les figurants. Mais il observe, s’imprègne, se nourrit : il croise Signoret, Vanel, Serrault lors de tournages, va écouter Brel, Montand et Brassens, dîne à la table de sa tante en compagnie de Chevalier ou de Salvador et, surtout, accompagne Desta et Lee en tournée.

Comme ses aînés, Jean-Philippe sera un artiste. Il a déjà son mot d’ordre : « Exister, c’est insister ! » L’année 1957 marque un nouveau tournant. à 14 ans, la future star n’a plus rien d’un enfant. Son corps, sculpté dans les salles de gym, son mètre quatre-vingts et son parcours atypique font de lui un vrai marginal. « J’aurais dû logiquement devenir un délinquant et faire de la prison, écrit-il. C’est le rock’n’roll qui m’a sauvé ! » En cette fin des années 50, ce genre musical qui émerge outre-Atlantique n’a pas encore touché la France, où l’on ne jure que par Marcel Amont et Dario Moreno. Ce n’est pas le cas de Jean-Philippe. Imprégné de multiples cultures et grand amateur de cinéma américain, il a pour idoles James Dean, Marlon Brando et Elvis Presley.

C’est donc tout naturellement que cet ado rebelle se tourne vers ce rock que d’aucuns jugent barbare, comme ils jugent barbares ces blousons noirs que fréquente le jeune Smet. Il faut dire qu’avec sa bande, que ne tarde pas à rejoindre un certain Jacques Dutronc, il fait les 400 coups. 
Ils affrontent des clans rivaux à coups de chaînes de vélo et de lames de rasoir, commettant au passage de nombreux larcins. Jean-Philippe s’est spécialisé dans le vol de disques et de Vespa. Lors d’une soirée, il dérobera les précieux vinyles d’un autre amateur de musique, qui s’appelle… Claude Moine.

Le futur Eddy Mitchell ne lui en voudra pas puisqu’ils deviendront et resteront amis, à jamais. Autre rencontre marquante de cette époque : Christian Blondieau, dit Long Chris, dont, bien des années plus tard, Johnny épousera la fille, Adeline… Au beau milieu de cette vie dissipée, une bouée, la tante Hélène et sa stricte discipline… Tous les soirs, à 20 heures, Jean-Philippe doit être à la maison. Quand il ne fugue pas en faisant le mur, il s’écorche les doigts sur sa guitare en chantant des chansons d’Elvis, d’Eddie Cochran ou de Jerry Lee Lewis.

Firmament

A la fin des années 50, las de cette vie de bohème, le jeune homme décide de prendre son avenir en main. Avec son « frère », Lee, il travaille d’arrache-pied sa voix, ses intonations, son jeu de scène. Cornaqué par Hélène, il écume les auditions, recueillant toujours la même réponse : « Laissez votre adresse, nous vous écrirons », et fréquente des établissements où se réunissent les jeunes de son âge. Dans le genre, le Golf-Drouot fait figure de précurseur. Cette salle de golf miniature en plein Paris devient un lieu mythique où les moins de 21 ans peuvent se retrouver, écouter des chansons au juke-box et draguer des filles.

Claude Moine, dit Schmoll, Dany Logan et Jean-Pierre Orfino, les futurs Pirates, mais aussi et toujours Jacques Dutronc hantent le lieu. Jean-Philippe collectionne les refus. Et quand on lui offre la possibilité de se produire, au mieux, il est méprisé, au pire, ses prestations rocailleuses sont huées. C’est finalement à l’Astor Club que l’artiste prend son envol, déclenchant un véritable délire dans la salle. Reste désormais à trouver un nom de scène. Une réunion d’urgence avec Lee et Chris en décidera. Jean se transforme en John, puis en Johnny.

On évoque Johnny Guitare, Johnny Rock, mais c’est finalement le fidèle nom de scène familial qui va être conservé. « Johnny Halliday, ça sonne comme un nom américain. Ouais, c’est ça, je vais m’appeler Johnny Halliday ! » Nous sommes à la fin de l’année 1959. Quelques semaines plus tard, Johnny enregistre son premier disque, et quelle n’est pas sa surprise lorsqu’il lit la publicité qui précède la sortie du morceau. « Vous aurez le choc de votre vie en écoutant Johnny Hallyday ! » Hallyday ? Cette malheureuse faute, cet « y » remplaçant le « i » dans son nom, va entrer dans la légende. Cette fois, une étoile est née. Elle va briller au firmament de la chanson française pendant plus d’un demi-siècle.

Christian MORALES

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