France Dimanche > Actualités > Yann Arthus-Bertrand : “Tout le monde sait ce qu’il faut faire : consommer moins !”

Actualités

Yann Arthus-Bertrand : “Tout le monde sait ce qu’il faut faire : consommer moins !”

Publié le 1 décembre 2015

yann-arthus-bertrand

Alors que ce lundi débute à Paris la COP21, le reporter écologiste Yann Arthus-Bertrand signe un nouveau documentaire, Terra, l’hymne à la vie d’un optimiste angoissé qui nous brosse un sombre portrait de notre avenir…

Logo France TVLundi s’ouvre à Paris la COP21. Jusqu’au 11 décembre, les grands de ce monde vont tenter de s’entendre afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre, si néfaste à l’équilibre climatique. À cette occasion, France 2 diffusera mardi 1er décembre un nouveau documentaire de Yann Arthus-Bertrand.

Baptisé Terra, ce film est une ode à la vie sur notre planète, une vie grandement menacée ainsi que nous l’explique le cinéaste, très inquiet…

France Dimanche (F.D.) : Avant de parler de la Terre, quelle est votre réaction après les attentats terroristes qui ont endeuillé notre pays ?

Yann Arthus-Bertrand (Y.A.-B) : Au moment où je vous parle, je suis dans ma voiture, je vais à Angers échanger avec des enfants. Il y aura beaucoup de jeunes musulmans. Je vais évoquer le vivre ensemble. Mais il faut se rendre à l’évidence, la guerre fait partie de notre civilisation. Comment en arrive-t-on à la tolérer ? Comment notre pays peut-il être dans les cinq premiers exportateurs d’armes au monde alors qu’on est la « patrie des droits de l’homme » ? Est-ce la solution d’aller bombarder des gens en Syrie ? Comment des jeunes élevés en France, dans nos écoles, tombent-ils dans une telle folie ? Le débat est très complexe. J’ai perdu des personnes autour de moi dans les attentats. La douleur est vive, les cœurs sont serrés, perdus… Ce qui m’intéresse, c’est quelle peut être, en tant qu’individu, ma responsabilité dans tout ça.

YAB ChevauxF.D. : Avec Terra, qu’avez-vous voulu montrer ?

Y.A.-B. : On estime aujourd’hui que les mammifères sauvages ne représentent plus que 2 % de la biomasse totale des mammifères sur Terre. L’homme et les animaux qu’on consomme, notamment ceux d’élevage, c’est 98 %. C’est fou ! On est dans un cercle infernal. Conséquence ? Agriculture intensive, déforestation et souffrance animale. Chaque seconde, 2 000 bêtes sont tuées pour être consommées. Est-ce qu’on regarde encore la vie autour de nous ? On est allés filmer des vergers d’amandiers aux États-Unis. Au printemps, pour la pollinisation, on y transporte des ruches et des milliards d’abeilles meurent à cause des pesticides, mais on s’en fout, on continue ! La vie n’a-t-elle donc plus de sens ? Terra, c’est un film sur la beauté du monde. De toute façon, il est trop tard pour être pessimiste.

F.D. : À quel point la vie est-elle devenue fragile sur notre planète ?

Y.A.-B. : Quand je suis né, on était 2 milliards d’humains. Aujourd’hui, on est 7,4 milliards. C’est inimaginable. Le pire, c’est que nous ne consommons pas comme nos parents. La viande que je mange peut venir d’Argentine, mon cochon a été élevé avec du soja qui vient du Brésil. Avant, on vivait simplement. Je pense qu’on doit revenir vers ça. Vivre mieux avec moins. Entamer une sorte de décroissance, pas subie, mais acceptée. Manger moins de viande, consommer moins, ce n’est pas ridicule. C’est une action concrète et je suis persuadé qu’agir rend heureux !

YAB éléphantsF.D. : Quelles sont les espèces les plus menacées ?

Y.A.-B. : Les animaux qui nous embêtent. Les gros félins, les éléphants… Aujourd’hui, tout est clôturé pour protéger les cultures, les élevages. Voyez les loups en France. Ils dérangent. Bien sûr, je comprends qu’un berger ait envie de rentrer chez lui le soir, de se reposer, de regarder la télé et pas de faire ce qu’il faisait autrefois : dormir avec ses bêtes et ses chiens. J’aimerais être dans un monde où l’animal sauvage cohabite avec l’homme comme il l’a fait pendant des millions d’années. J’habite la forêt de Rambouillet. On a quelques cerfs, mais c’est compliqué pour eux : les assureurs gueulent parce qu’ils provoquent des accidents. Les agriculteurs gueulent parce qu’ils abîment les cultures. Et les chasseurs les tuent… Le pauvre cerf, comment peut-il vivre ? Les animaux sont terrorisés. On les méprise, on leur fait peur. Même les animaux domestiques qui nous accompagnent depuis tant de siècles. On les parque par millions et on les abat dans de tristes conditions. Le grand écrivain Marguerite Yourcenar disait : « Si nous n’avions pas accepté […] de voir étouffer les animaux dans les wagons à bestiaux, personne […] n’aurait supporté les wagons plombés de 39-45 ». Aujourd’hui, je pense que s’il y avait des vitrines autour des abattoirs, personne ne mangerait de viande…

F.D. : Qu’attendez-vous de la COP21 ?

Y.A.-B. : Ce sera ma sixième COP et pour la première fois, je ressens une vraie prise de conscience concernant les problèmes environnementaux. Je pense aussi que le gouvernement fait un boulot formidable. Hollande, Fabius ou Royal, très bien conseillés par Hulot, veulent tous que ça marche. Mais il ne faut pas demander aux hommes politiques de faire ce qu’on n’a pas envie de faire. On a les hommes politiques qu’on mérite. Ils ne sont ni plus courageux, ni plus malins, ni plus convaincus que nous. On va certes signer des traités, mais il faudra toujours composer avec les intérêts de chaque nation.

F.D. : Si la politique ne parvient pas à nous sauver, la science, le progrès le peuvent-ils ?

Y.A.-B. : On ne va pas remplacer les 85 millions de barils de pétrole consommés chaque jour par des panneaux solaires et des éoliennes. L’économie dirige, elle n’a plus de lois et n’appartient plus à personne. L’idée est d’optimiser. Cela se fait au détriment de notre environnement.

YAB téléobjectifF.D. : Alors que faire ?

Y.A.-B. : Il faut une révolution éthique et morale. Que puis-je faire moi ? Les chiffres sont inquiétants mais le pessimisme, c’est la passivité. On a besoin d’agir, d’aider, d’aimer. Le changement climatique et l’humanisme sont très liés. Au Bangladesh, pays frappé de plein fouet par ce bouleversement, j’ai vu une somme d’actions individuelles pour le contrecarrer. Ça va dans le sens de mes observations : ce sont souvent les gens qui ont le moins qui font le plus pour la nature.

F.D. : Et vous, que faites-vous ?

Y.A.-B. : Je suis devenu végétarien il y a trois ans. J’y pensais depuis vingt ans. Ça n’a pas été facile mais le poste le plus polluant, devant les transports, c’est l’alimentation. Il nous faut donc réfléchir à ce que nous mangeons, à ce que nous jetons. Mais tout le monde sait ce qu’il faut faire : c’est moins consommer.

F.D. : Qu’est-ce qui vous fait espérer ?

Y.A.-B. : Je pense qu’on va vers un bouleversement climatique majeur qu’on n’arrêtera pas. Et il faudra qu’on vive ensemble, avec ce changement. On va vers un monde inconnu. Moi, j’ai 70 ans. Je ne vivrai pas dans ce monde mais devant des enfants, je ne suis pas fier. Je me sens responsable de ce monde qu’on a fabriqué. Désormais, il faut vivre avec. On est vivants. Merci la vie.

Cyril Bousquet

À découvrir