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« A 36 kilos, j'avais encore l'impression d'être énorme »

Publié le 17 janvier 2012

Anorexique, puis boulimique, cette jeune femme lutte depuis plus de 20 ans contre cette terrible maladie. Perte des dents, des cheveux, les conséquences ont été désastreuses. Aujourd'hui, elle va mieux.

« J'avais 14 ans lorsque que j'ai sombré dans l'anorexie. C'est venu de manière insidieuse. Adolescente, je me trouvais trop grosse. Pourtant je pesais 48 kg pour 1,60 m, rien d'anormal. Au début, j'ai eu envie de maigrir, puis j'ai éprouvé du dégoût pour la nourriture. J'ai supprimé petit à petit des aliments, pour finir par n'avaler quotidiennement qu'une pomme et de l'eau.

Paradoxalement, j'avais une énergie débordante et un sentiment de toute puissance. J'allais à la gym, à la piscine, je ne m'arrêtais jamais. Je suis descendue à 36 kg, mais j'avais encore l'impression d'être énorme. À chaque fois qu'un os apparaissait dans le miroir, c'était pour moi une victoire. Je me pesais parfois dix fois par jour. Très vite, j'ai basculé dans la boulimie en alternant avec des phases d'anorexie, puis j'ai fini par être exclusivement boulimique. J'ingurgitais au quotidien ce qu'engloutirait une équipe de rugbymen affamés, avant de me faire vomir. J'étais obligée de changer chaque jour de supérette pour ne pas éveiller les soupçons des caissières avec mon caddy croulant sous la marchandise.

Pendant mes phases de boulimie, j'éprouvais un fort sentiment de culpabilité et une sensation de perte de contrôle de moi-même. Côté santé, j'ai eu des conséquences plus ou moins graves sur l'organisme : cœur qui fatigue, vertiges, perte des cheveux, des dents... Ma maladie a aussi eu des conséquences sociales, professionnelles et affectives. J'étais assistante-réalisatrice pour des séries télé. J'ai fini par arrêter, trop fatiguée pour travailler. Quant à ma vie sentimentale, elle était presque inexistante.

Au début, mes parents ne se sont aperçus de rien. À midi, je mangeais à la cantine, et le soir j'avais toujours une excuse au moment des repas : « J'ai trop goûté, je n'ai pas faim, j'ai sommeil, j'ai mal à la tête...» Puis, c'est devenu tabou : tout le monde cachait la nourriture en haut des placards. Puis mes parents ont fini par divorcer, alors que leur presence aurait été capitale, car lorsqu'on se rend compte que son enfant tombe dans l'anorexie, il faut s'attaquer au problème le plus rapidement possible.

Il faut aussi se faire aider. J'ai vu des médecins, des psys, des spécialistes, fait des séjours répétés à l'hôpital. Mais j'ai mis une dizaine d'années avant de trouver la bonne personne, une psychologue qui pratique la technique de l'EMDR (NDLR : thérapie d'intégration neuro-émotionnelle par des stimulations, notamment oculaires), qui permet de soigner à la fois le corps et l'esprit.

J'ai voulu raconter mon parcours dans un petit livre illustré, pour que les 225 000 personnes qui, en France, souffrent de troubles du comportement alimentaire, sachent qu'elles ne sont pas seules, et leur dire qu'il est possible de guérir. Je tords aussi le cou aux nombreux préjugés concernant les troubles du comportement alimentaire. Les dentistes qui ne veulent pas comprendre pourquoi je perds mes dents, les psys qui fournissent des explications vaseuses du type : “ça existait déjà du temps des Romains, qui participaient à des orgies avant de se faire vomir“, ou “engloutir toutes cette nourriture n'est qu'une fellation“. Sans oublier les remarques du genre : “On devient anorexique pour ressembler aux mannequins, pour se rendre intéressante. La boulimie c'est une trop grande gourmandise, un manque de volonté...“

Aujourd'hui, à 37 ans, je vais mieux, mais le chemin de la guérison est long. Mon rapport à la nourriture demeure complexe. Mais je suis sur la bonne voie. »

« Les aventures d'une fille qui avait tout le temps faim. Carnet de bord d'une anorexique » d'Aysseline, éditions Jean-Claude Gawsewitch, 18 €.
Le blog d'Aysseline : http://aysseline.canalblog.com

Propos recueilli par Florence Heimburger

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