France Dimanche > Témoignages > “À 6 ans, Julien est mort, et je suis devenu Hugo…”

Témoignages

“À 6 ans, Julien est mort, et je suis devenu Hugo…”

Publié le 13 janvier 2014

Enfant, ce jeune autiste ne parlait pas et était pris pour un idiot. Un jour, il a décidé de devenir une autre personne. Aujourd’hui, il est comédien !

Hugo, Paris

« Je n’ai pas parlé jusqu’à l’âge de 6 ans environ. Pas parce que je ne savais pas, mais je n’en voyais pas l’intérêt. Enfant, je ne me sentais pas à ma place, je n’avais pas envie de jouer avec les autres, que je trouvais idiots. Je voulais être un adulte ou revenir d’où je venais, c’est-à-dire dans le ventre de ma mère. Je n’avais pas conscience que j’étais autiste, mais je sentais que je n’avais pas les mêmes préoccupations que les autres. Je voyais que ma mère se donnait du mal pour que je m’intègre. Elle savait que je pouvais parler et que, derrière mon mutisme, je n’étais pas idiot. Pour moi, elle s’est battue contre les spécialistes qui voulaient m’enfermer et contre ceux qui ne la soutenaient pas, sans jamais baisser les bras.

Hugo, en 1986 il était encore Julien
Hugo, en 1986 il était encore Julien

Maman me tendait des petits pièges pour que je parle. Un simple “allô” au téléphone s’apparentait à une victoire. Grâce à elle, j’ai même appris l’alphabet en un après-midi ! Toute ma scolarité, je suis resté incompris des professeurs. Je suis arrivé au CP en sachant déjà lire et compter. Mais je ne voyais pas l’intérêt de faire leurs exercices, alors j’étais pris pour un débile. Ce que j’aimais, c’était dessiner des bandes dessinées. Toujours la même histoire avec des variations : celle d’un dragon né difforme, rejeté de tous qui, après un voyage, revenait avec une grande richesse intérieure et devenait une star.

Je vivais dans ma bulle et je n’en souffrais pas. Mais je voyais que ma mère s’inquiétait et que, si je n’évoluais pas, mon avenir pourrait se résumer à un enfermement en hôpital de jour. Et moi, je ne me sentais pas malade ! Un jour, j’ai donc pris une décision. Je m’en souviens comme si c’était hier, alors que j’avais seulement 6 ans. J’ai dit à ma mère : “Julien est mort. Il est enterré dans la terre noire. Il n’était pas très intéressant. Je veux un autre nom.” Ma mère a eu l’intelligence d’accepter, et c’est ainsi que mon deuxième prénom, Hugo, est devenu le principal, et que j’ai commencé à m’ouvrir aux autres.

Aujourd’hui, je suis comédien* et je pense, avec le recul, que ma vocation est née ce jour-là, quand j’ai décidé de jouer le rôle que l’on attendait de moi. C’était un gros risque, et ce ne fut pas évident. J’ai connu la loi du plus fort au collège, les moqueries, les coups… Je ne voyais pas l’intérêt de me défendre, alors j’ai puisé mes forces dans les mots, et je m’en suis servi pour me faire accepter. J’ai même réussi à me faire élire délégué de classe. J’ai tellement travaillé sur moi que j’ai réussi à gommer tous les signes de l’autisme qui suscitent le rejet pour me créer une nouvelle identité. Au point que certains de mes amis ne savaient même pas que j’étais autiste avant la sortie de mon livre** !

Hugo a toujours été entouré de l'amour de sa mère et ici, de sa sœur, Hermine
Hugo a toujours été entouré de l'amour de sa mère et ici, de sa sœur, Hermine

Révolution

J’ai toujours la révolte de Julien en moi et, il y a quelque temps, j’ai ressenti le besoin d’écrire sur tout ce qui s’était passé. Une façon de témoigner car, même si chaque autiste est différent, mon parcours peut toucher des parents, des spécialistes, mais aussi des personnes intéressées ou qui se sentent en marge de la société. En France, le traitement de l’autisme a trente ans de retard. On sait que 8 000 enfants naissent chaque année avec des troubles autistiques. S’ils sont diagnostiqués à l’âge de 2 ans et qu’ils décèdent en moyenne à 65 ans, on sait qu’ils coûteront exactement 49,71 milliards d’euros à la société tout au long de la durée de leur vie, si on continue la prise en charge dans sa forme actuelle.

Son destin  lui a inspiré un livre et un spectacle
Son destin lui a inspiré un livre et un spectacle

En optant pour une école inclusive mêlant méthode comportementale et éducative, on économiserait près de 15 milliards d’euros ! Il faudrait une révolution. Alors que chez nous, seuls 20 % des enfants autistes parviennent à intégrer le système scolaire, ils sont entre 80 et 100 % dans les pays anglo-saxons et en Europe du Nord ! Il faut davantage d’auxiliaires de vie pour accompagner les enfants en classe. Une solution moins chère que l’hôpital de jour qui enferme les gamins toute la journée sans leur apprendre quoi que ce soit, pour un forfait de 800 euros par jour payé par la Sécu ! Les spécialistes doivent enfin s’ouvrir aux méthodes comportementales, qui passent par la stimulation et qui donnent des résultats, contrairement à la psychanalyse prônée par les hôpitaux. La psychanalyse ne peut rien pour un autiste !

Aujourd’hui, je ne veux pas devenir un porte-parole, mais je souhaite que ceux qui ne connaissent pas notre fonctionnement cessent de parler en notre nom. »

* Hugo joue sur scène l’adaptation de son livre. Plus d’infos sur : www.hugohoriot.com
** 'L’empereur, c’est moi", d’Hugo Horiot, aux éd. L’iconoclaste.

Propos recueilli par Julie Boucher

À découvrir

Sur le même thème