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Agathe Sanjuan : “La Comédie-Française et moi…”

Publié le 29 mai 2019

À 41 ans, la conservatrice-archiviste du plus ancien théâtre d’Europe encore en activité nous livre les secrets de “la maison de Molière”.

«Louis XIV adorait le théâtre. Lui-même excellent danseur, il participait avec plaisir à des spectacles. C’est lui qui a eu l’idée de pensionner la compagnie de Molière. Et par sa lettre de cachet du 21 octobre 1680, il crée la Comédie-Française, la seule troupe d’une vingtaine de comédiens qui jouent en français sur “Paris et ses faubourgs”. Celle-ci obtient le monopole du répertoire théâtral du xviie siècle, notamment les pièces de Molière, Racine et Corneille.

Si la troupe joue pour le roi dans ses différentes résidences, elle est aussi basée au théâtre de Guénégaud, siège de la Comédie-Française, mot qui désigne alors aussi bien la troupe que le bâtiment. Et qui vient au spectacle en ce temps-là ? Les nobles surtout, qui louent une loge pour “tenir salon”, c’est-à-dire discuter, paraître et s’amuser.

Le théâtre est un lieu à la mode où l’on disserte de tout même lorsque le spectacle est en cours. Au milieu de la salle dessinée en forme de fer à cheval, le parterre propose les places les moins chères (à la différence d’aujourd’hui) car les spectateurs y restent debout pendant la représentation. Ils mangent, boivent et n’hésitent pas à invectiver le comédien qui leur déplaît ou au contraire à l’encourager avec passion… En ce temps-là, il y a même des spectateurs sur la scène, installés sur les côtés. Ils sont visibles par tous. Ce sont d’ailleurs les places les plus chères car les plus “en vue”.

C’est après la révolution de 1789 que le bâtiment actuel accueille la troupe du “Français”. On commence alors à l’appeler “la maison de Molière”. À cette époque, la Comédie-Française devient le lieu de référence pour les tragédies classiques ainsi que les comédies en cinq actes. Aucun autre théâtre en France n’a le droit de jouer des tragédies. Ici, on vise l’excellence.

La troupe – fait unique – est constituée en société privée, la Société des comédiens français, dont le mode de fonctionnement est particulier : le conseil d’administration est composé de comédiens qui décident des grands projets du théâtre et votent le budget.

L’emblème de la Comédie-Française est la ruche : chacun de son côté participe à l’effort commun et à la construction de l’œuvre. D’où également la devise de la troupe : Simul et Singulis, autrement dit “Être ensemble et rester soi-même”.

Aujourd’hui, la prestigieuse compagnie (une quarantaine de “sociétaires” et une vingtaine de “pensionnaires”) côtoie des coiffeurs, des modistes, des tailleurs pour hommes et des costumières, des lingères, des machinistes, des repasseuses – il faut deux heures pour repasser une fraise !… Au total, quelque 450 personnes s’activent à longueur d’année.

Outre le capital humain, la maison conserve nombre de trésors patrimoniaux : 12 000 dessins de costumes ou de décors, 8 000 manuscrits précieux (dont celui d’Hernani de Victor Hugo), 60 000 livres de théâtre, sans oublier les archives où toute l’activité depuis les premiers jours est consignée, cataloguée…

Et si la programmation du “Français” fait la part belle aux grands classiques revisités, comme Les fourberies de Scapin, on y joue aussi du moderne comme Fanny et Alexandre, l’adaptation du scénario du film d’Ingmar Bergman… »


Comédie-Française. Une histoire du théâtre,
d’Agathe Sanjuan et Martial Poirson (éd. du Seuil).

Alicia COMET

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