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"Aidez-moi à quitter mon taudis"

Publié le 7 avril 2011

« Dans mon entourage, j'en ai connu des gens qui ont eu une belle vie ! Et sincèrement, je suis contente pour eux. Moi, j'ai hérité du contraire : une existence cauchemardesque. La preuve ? Ma naissance à Marseille, en avril 1925, fut déjà une horreur ! Lorsque ma mère a perdu les eaux, le médecin accoucheur n'était pas disponible, et c'est une de mes tantes qui m'a mise au monde... à sa manière : elle m'a plongée dans une lessiveuse remplie d'eau glacée pour me noyer ! Heureusement, mes cris ont alerté ma mère, qui m'a arrachée aux griffes de ma tortionnaire.

Mais mes malheurs ne se sont pas arrêtés pour autant : dernière d'une lignée de six enfants, j'ai longtemps été le souffre-douleur de mon frère, Jules, qui était jaloux de l'amour que me portait mon père. Lorsque j'avais 18 mois, il m'a assise et maintenue sur une chaufferette bouillante qui m'a brûlée au troisième degré ! Je souffrais le martyr : impossible de m'asseoir ou de dormir sur le dos ! Ma convalescence a duré six mois, mais l'enfer ne s'est pas arrêté là.

Mon père est mort d'une angine de poitrine, il avait 47 ans. Et quelques années plus tard, j'ai été victime d'un accident que ma mère redoutait : dans son sommeil, elle avait en effet rêvé d'une chouette se posant sur notre fenêtre, ce qui était, pour elle, le présage d'un grand malheur. Quelques jours plus tard, dans une ruelle du vieux Marseille, un boulanger a perdu le contrôle de son fourgon de livraison. Et la manivelle du moteur est venue déchirer tout le bas de ma jambe droite !

A l'hôpital, j'ai été prise en charge par le seul médecin de garde : un gynécologue ! Sans doute a-t-il eu des problèmes pour m'opérer, car, à 7 ans, je me suis retrouvée amputée et équipée d'une jambe de bois ! Mais cette infirmité n'a pas été un obstacle aux pulsions de mon frère Jules. Encore lui ! Il avait 16 ans, et je n'en avais que 11 lorsque, profitant que je dormais en l'absence de ma mère, il s'est jeté sur moi et m'a... violée ! Mon propre frère ! Il a complètement déchiré mon intimité, m'abandonnant dans une mare de sang ! Quelle douleur lorsque notre médecin a dû me recoudre, à vif ! Mes hurlements résonnent encore dans ma tête.

Mais mes souffrances ne l'ont pas découragé : en revenant, trois ans plus tard, des chantiers des Jeunes Pétainistes, il a recommencé et... m'a mise enceinte ! Mes autres frères ont failli le tuer ! Encore aujourd'hui, je ne peux oublier le fœtus sanglant qu'une autre de mes tantes a arraché à mon ventre, à coup d'aiguille à tricoter. Par chance, j'avais un caractère fort, autrement j'en aurais perdu la raison...

Mais heureusement, les années qui ont suivi ont marqué le début d'une période de répit : j'en avais bien besoin. A 17 ans, j'ai rencontré Serge, un fourreur marseillais d'origine juive, qui allait bientôt devenir mon premier mari. J'en suis tombée amoureuse parce qu'il était gentil, respectueux, et qu'il avait un physique à la Rudolph Valentino. Il a été ému par mon enfance chaotique, mais aussi par ma beauté : malgré mon handicap, que je cachais derrière une nouvelle prothèse presque indécelable, j'étais en effet devenue une fort jolie femme. Et ensemble, nous avons connu de belles années : il gagnait bien sa vie et nous avons habité de grands appartements avec jardin et véranda, ce qui était exceptionnel à l'époque, et roulé dans de belles voitures américaines. Le couronnement de notre amour fut la naissance de nos deux fils : Alain et André. Hélas, notre bonheur s'est brisé en 1967, année de notre séparation : après plus de vingt ans de mariage, j'ai découvert par hasard que mon mari avait des orientations sexuelles « particulières ». Je n'en dirai pas plus pour respecter sa mémoire. Mais il cachait bien son jeu, et je ne l'ai pas supporté. Je l'ai donc quitté la mort dans l'âme, car je l'aimais énormément.

Encore aujourd'hui, j'en éprouve de profonds regrets, car mon second mari n'a été qu'une source de tourments. Gérard, que j'ai épousé en 1976, était un ancien légionnaire qui a su exploiter ma rupture pour me séduire. Mais il n'avait que des défauts : il buvait et était aussi infidèle que voleur ! Alors, quand nous avons pris ensemble la direction d'un bar marseillais, l'enfer m'a rattrapé, comme pour me dire : « Tu croyais que je t'avais oublié, mais me revoilà ... ». Régulièrement, mon poivrot d'époux s'est mis à me battre ! Sans parler de ses maîtresses, qu'il faisait pénétrer par la porte de la réserve dès que j'avais le dos tourné.

Mais le pire, c'est que pour financer ses excès, il a continuellement siphonné notre caisse. Et pas qu'un peu ! De sorte que lorsque nous nous sommes quittés, en 1999, je me suis retrouvée sans aucune économie ! Seule ma petite retraite, de quelques centaines d'euros par mois, me permettait de survivre. C'est pour cette raison que j'ai dû m'installer dans le petit studio que j'occupe encore aujourd'hui, pas trop loin du Vieux Port.

A l'époque, il était encore en bon état, mais, au fil du temps, il s'est dégradé. Malgré mes demandes répétées, le propriétaire n'y a jamais réalisé de travaux d'entretien. Résultat : j'habite aujourd'hui une véritable ruine, qui m'est devenue insupportable. Dans la pièce principale, où il n'y a plus de chauffage, le papier peint a jauni et s'est mis à gondoler sous l'effet de l'humidité. Dans la minuscule cuisine, le chauffe-eau rouillé qui est fixé sur un mur en lambeaux, ne délivre plus qu'une eau dont la couleur rappelle celle de l'urine. Dans la salle de bain, la fenêtre et la cloison se sont couvertes d'une épaisse couche de moisissures sombres et puantes. Quant aux toilettes, la chasse n'est parfois plus approvisionnée en eau !

Jamais je n'aurais imaginé terminer ma vie dans un tel “gourbi“, qui me coûte quand même 400 euros par mois : une grande partie de mes faibles ressources ! Bien sûr, j'ai maintes fois sollicité la Mairie et les Services Sociaux pour qu'ils m'aident à trouver un nouveau logement : à 85 ans, je suis dorénavant trop âgée pour me débrouiller seule. Mais, pour l'instant, ils ne m'ont rien proposé.

Je ne demande pourtant pas grand-chose ! Juste un petit appartement décent et propre, que je louerais bien sûr, mais dans lequel je pourrai terminer ma vie en paix. Car ma santé va déclinant : j'ai de plus en plus de mal à marcher, et je souffre d'une insuffisance respiratoire grave. Alors, j'en appelle à toutes les bonnes volontés : après tant de souffrances, aidez-moi à quitter ce taudis... »

Si vous souhaitez aider Huguette, écrivez au journal qui transmettra.

Propos receuilli par Thierry Lopez

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