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"Ancienne star du rugby, je suis aujourd'hui au RSA"

Publié le 4 novembre 2011

« Je suis originaire d'un petit village de Picardie, et j'ai découvert le rugby à l'âge de 7 ans. J'y suis venu un peu par hasard, lorsque mon père m'a proposé d'en faire. J'ai passé toute mon enfance et mon adolescence à me défouler grâce à ce sport. C'était génial, j'étais un gosse dans un corps d'adulte, qui vivait des moments extraordinaires. J'étais mon propre héros. Sans rêver pour autant d'en faire mon métier.

Tout est allé très vite. Du jour au lendemain, j'ai signé un contrat “espoir“, au sein de l'équipe professionnelle du Stade Français, à Paris. La machine était lancée. Au début, j'ai eu un peu de mal à me faire au rythme parisien. Passer d'un village de 700 âmes à la vie trépidante de la capitale n'était pas forcément évident. D'autant que mon premier amour m'a plaqué à ce moment-là. Heureusement, j'avais mes parents et mes copains derrière moi. Et puis, Bernard Laporte, l'entraîneur de Paris, m'a vu et a dit : “ Il a un physique hors norme et un mental d'acier, on le prend !“  Sans même savoir si j'étais apte ou non. Il aimait les ailiers de 100 kilos, point. Donc, de pseudo petite star nationale, on m'a mis sur un piédestal, sans se demander si je savais faire une passe ou plaquer.

Hélas, au fil des matches de très haut niveau, j'ai accumulé les accidents, les blessures et beaucoup de désillusions. Je me disais : “C'est bon, je suis grand, je suis fort, je peux tout assumer...“ Mais non. Ce n'est pas que je n'ai pas eu de chance, c'est juste que je ne me trouvais pas au bon endroit, au bon moment. À cette époque, je faisais toujours en sorte d'occulter mes blessures. Et puis un jour, tout m'a pété à la gueule, j'avais 28 ans.

Aux gens, je disais que tout allait bien, alors que tous les soirs, je chialais au fond de mon lit comme un gosse. Comme je ne pouvais pas me battre sur le terrain, puisqu'on ne me faisait plus jouer, il fallait que je trouve un autre exutoire. Alors, j'ai commencé à me battre dans la rue, à sortir, picoler, me défoncer, voler, me doper, bref, faire n'importe quoi. Paris était devenu mon terrain de jeu nocturne. J'étais excessif en tout. Un jour, je me suis retrouvé chez moi, un couteau à la main, et l'impression d'avoir tué quelqu'un. Je me regardais dans une glace sans me reconnaître.

Etais-je devenu fou ? Je n'osais plus sortir, j'avais peur de tout. Pour tenter de remonter la pente, je faisais de la musculation à outrance et me considérais, tel que je l'écris dans mon livre, comme “une espèce de bête humaine, gonflée comme un crapaud, boursouflée à l'hélium.“ Toujours à 200 %, à l'entraînement, mes potes étaient forcés de me dire de me calmer. Tout se désagrégeait au fur et à mesure. Un jour de 2005, mon corps a dit “merde“ et les entraîneurs aussi. J'ai trouvé ça un peu dur, mais en même temps, cela reflète bien ce qu'il se passe dans le rugby pro aujourd'hui : on te prend et on te jette ! Comme je marche à l'affect, ça m'a détruit. Ce jour-là, je me suis dit que pour moi, le rugby, c'était fini. Et j'ai dégringolé, jusqu'à tomber dans la clochardisation. Quelque chose qui peut arriver à tout le monde. Monter très haut et, du jour au lendemain, se retrouver au fond du trou.

C'est pour ça que ce n'est pas qu'un bouquin sur le rugby. Ni une leçon de vie, surtout pas. Mais juste mon expérience que je tenais à partager. Si un gamin vient un jour me voir en me disant : “J'ai lu ton bouquin et ça m'a fait tilter !“, ce sera le plus beau des cadeaux.

Grâce à ce livre, qui a été pour moi un vrai exutoire et m'a permis de m'humaniser, je pense avoir mûri, être devenu un homme. Être capable de tout, pour construire et non plus pour détruire. Et même si, aujourd'hui, je fais les vide-greniers de mon quartier parisien pour vendre mes anciens maillots du Stade Français ou de l'équipe de France, des costards, survêts ou pompes de marque, je suis heureux. C'est vrai que quand je vois les Bleus en Nouvelle-Zélande, je me dis que j'aurais pu y être, puisque j'étais annoncé comme l'espoir du siècle il y a dix ans, alors qu'aujourd'hui je suis au RSA (Revenu de Solidarité Active). Sans nostalgie cependant.

Aujourd'hui, j'ai juste envie de lâcher prise et d'être heureux. Et je le suis. À 20 ans, j'avais tout, mais rien en moi. Aujourd'hui, je ne possède plus rien, mais j'ai tout. Et quelle richesse ! Aujourd'hui, une nouvelle page s'ouvre pour moi. J'ai un rêve que j'aimerais réaliser : faire du cinéma ! »

Propos recueilli par Caroline Berger

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