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« Chanteuse d'opéra, je fais entrer Carmen en banlieue »

Publié le 30 avril 2011

« Rien ne me prédestinait à devenir cantatrice. Je suis née en 1956 dans une famille nombreuse algérienne du bidonville de Nanterre. Gravement accidentée à l'âge de 3 ans par un camion qui m'a renversée, j'ai été confiée à un hôpital tenu par des religieuses pour une longue période de convalescence. Ce sont elles qui m'ont initiée à la musique en m'amenant le soir à la chapelle écouter le Requiem de Mozart et d'autres chants sacrés. Une formidable échappatoire pour moi. J'ai subi nombre d'interventions chirurgicales, mais j'ai toujours tenu bon. Grâce à ma double culture (celle de ma famille et celle des sœurs), j'ai été élevée dans une notion d'universalité que j'ai ensuite conservée une fois adulte. J'ai retrouvé mes parents vers l'âge de 12 ans, mais, à quatre ans plus tard, j'ai fui la maison pour gagner ma liberté de penser et suivre des études...

J'avais 22 ans lorsque ma sœur s'est suicidée. C'est à ce moment que j'ai entamé une thérapie et que j'ai renoué avec le chant. Je suis entrée au Conservatoire, et tous les airs de mon enfance me sont revenus comme par enchantement : je n'avais rien oublié. Parallèlement à ma carrière de comptable, le chant a pris de plus en plus de place dans ma vie. Jusqu'à ce jour de 1987 où, encouragée par mon époux, j'ai décidé de faire de ma passion mon métier. J'ai commencé à me produire en soliste et je suis passée professionnelle, il y a un peu plus de dix ans.

Un jour que je me produisais à la mythique Salle Gaveau, on m'a proposé de réfléchir à un atelier pour enseigner l'opéra aux jeunes d'un quartier populaire de Creil (Oise). Après six mois de réflexion, je me suis lancée, car en tant que chanteuse lyrique mezzo-soprano, j'ai toujours voulu que l'opéra soit accessible à tous. Je leur apprends la technique vocale, et je les fais travailler, ainsi que quelques adultes, sur les sens et les sentiments, car le chant est un voyage à l'intérieur de soi. Cette partie de mon travail (transmettre la passion de l'opéra aux gens des quartiers stigmatisés) me paraît essentielle. En effet, la pratique du chant lyrique n'est pas seulement enrichissante sur le plan culturel, elle permet également de se construire. Je constate ainsi que les enfants travaillent mieux à l'école, reprennent confiance en eux et traînent moins dans la rue. De mon côté, cette ouverture nourrit mon interprétation.

Et voilà qu'aujourd'hui, je fête les 10 ans de mon association “Une diva dans les quartiers“. Pour l'occasion, j'ai présenté une version de Carmen avec tous mes élèves en banlieue et à l'Unesco. J'ai beaucoup reçu, alors à mon tour, je donne pour lutter contre le racisme social dont sont victimes les pauvres. Pour prouver que ceux que l'on catalogue comme “foutus“ sont capables du meilleur, qu'il faut sortir des clichés et ne pas condamner ces enfants qui sont les hommes de demain. Si l'on m'avait condamnée de cette façon, je n'en serais pas là aujourd'hui. Ce que je veux prouver par mon travail, c'est que la devise de la France liberté/égalité/fraternité n'est pas un vain mot ! »

Propos recueilli par Marie Godfrain

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