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"De directeur de banque à SDF"

Publié le 8 octobre 2010

"Directeur de banque, puis consultant financier à Paris ayant monté mon propre cabinet, je n’avais jamais imaginé que je pourrais devenir SDF. Je m’offrais des costumes taillés sur mesure, des restaurants gastronomiques et de bons cigares, rien d’ostentatoire pour autant, mais j’avais accès au confort sans me poser de questions. Jusqu’au jour où la spirale s’est enclenchée comme pour cet homme, ancien PDG mal rasé, à qui j’ai parlé l’autre jour. Au premier regard, j’ai compris : divorcé, privé de ses enfants... Même trajet.

Moi, ce fut d’abord un veuvage. Un grand choc à la mort de ma première femme en 1997. Elle se battait contre un cancer depuis 1995 et nous cherchions tous les moyens pour la sauver. Face à des traitements lourds, on a de cesse d’en soulager les effets secondaires. Cela commence avec les tisanes bio et autres médecines douces, puis ça continue avec des médicaments illicites pour lequel il existe tout un marché noir qui tire profit des détresses humaines. Un pharmacien nous fournissait ainsi à prix d’or un de ces traitements “miracle“. Pour les payer, je faisais chaque mois de gros retraits en liquides sur ma Société, ce qui a finalement entraîné un Contrôle fiscal.

Au même moment, je perdais mon épouse. Veuf, endetté, je n’ai écouté que mon besoin impérieux de rebondir. Trop vite remarié, j’ai aussi eu le bonheur d’avoir deux autres enfants (10 et 12 ans à ce jour), étant déjà père de deux grand fils (34 et 35 ans aujourd’hui). J’avais donc refait ma vie et décroché un gros contrat qui m’éloignait trop souvent de chez moi. Et en 2005, ma femme m’a quitté. Un nouvel abandon en somme, un deuxième choc dont je ne me suis pas relevé. Ce que j’avais reconstruit s’écroulait et ne plus voir mes enfants était insoutenable. La dépression m’emportait. Ainsi, je me suis retrouvé au chômage à 53 ans, ayant perdu tout pouvoir de convaincre...

Pour réduire mes frais, je me suis installé à Guillon chez mes parents en Côté d’Or, mon père étant malade, j’aidais ma mère. Je suis vite arrivé en fin de droits, avec le RSA (Revenu de Solidarité Active) et des boulots que je ne déclarais pas. Je n’ai eu que ce que je méritais : comme je ne lui versais plus de pension, mon ex-femme m’a dénoncé à la Caisse d’Allocations Familiales. Mon père venait de décéder, j’avais sur le dos un procès pour fraude, cette fois zéro revenu et plus de toit car ma mère partait vivre chez ma sœur. Il ne me restait que ma voiture où dormir et j’étais censé ne pas la conduire, ayant perdu tous mes points sur mon permis ! Un engrenage. Le plus dur, ce fut les oncles et les tantes qui dans mon village se sont détournés. Ils avaient honte jusqu’à refuser de m’embrasser ! Il y a des mots qui réconfortent, d’autres qui détruisent. Ce nouvel abandon, ce refus d’amour aurait pu me tuer. J’avais faim. J’étais seul. J’allais chialer dans la campagne, ne me sentant pas seulement inutile, mais nuisible.

Mon fils aîné à qui je m’étais confié me payait mon abonnement de téléphone portable : il avait compris qu’avant tout il fallait garder le lien ! Il avait raison. Reste que c’est bloquant d’être aidé, plus encore par ses enfants. Pour manger, j’allais marauder des légumes et des fruits chez cette même famille qui m’avait fermé sa porte. Pour dormir, je squattais un sous-sol sans eau ni électricité. Là, je réalisais mon état de SDF avant même que cela ne devienne un statut. Car le jour où j’ai voulu voter, on m’a dit que sans domicile fixe, je ne pouvais accomplir mon devoir civique. L’Action sociale m’a donc attribué une boîte postale où recevoir mon courrier ainsi que 40 euros par mois en bons d’achat d’alimentation. A partir de là, impossible d’en sortir. A ceux qui vous disent : “Fais un effort... Un peu de volonté...“ Je réponds qu’il faut d’abord pouvoir vouloir !

Pour ma part, je me fixais des rendez-vous à moi-même en priant chaque soir, la foi m’a aidé. Surtout, j’avais compris ma responsabilité, évitant de céder à la victimisation ou à la culpabilité. Ruminer colère ou rancœur m’aurait empêcher d’être entendu ce jour de juillet dernier, dans les rues d’Auxerre. Un journaliste interrogeait les gens aux terrasses. Je lui ai proposé mon témoignage d’ex banquier devenu SDF. Mon histoire est passée à la radio sans que j’imagine un instant les conséquences : une solidarité incroyable,  de toute la France  des propositions d’hébergement et de travail !

Parmi elles, diriger le Magic Bowling à Nancy, j’ai foncé.  Un entretien, un CV et le gérant, un homme formidable, m’a engagé aussitôt pour manager une équipe de 30 salariés. Si à 58 ans, je ne connais rien au bowling, la gestion d’entreprise est dans mes cordes. J’ai démarré le 13 septembre, installé dans une résidence hôtelière en attendant mieux. Mon urgence ? Récupérer mon droit de visite auprès de mes enfants. Mes projets ? Editer mes poèmes – la plume m’a toujours aidée -, écrire sans doute mon histoire, et cette fois, réussir un strike !"

Propos recueilli par Laurence Delville

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