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"Depuis cinquante ans, je jeûne dans le monde entier contre les injustices"

Publié le 7 mars 2011

« Quand on est Franciscain, il est difficile de voir attaquée la dignité de l'être humain. Je viens d'un milieu aisé qui me prédisposait à des situations de pouvoir. Mais j'ai préféré servir Dieu. Au début des années soixante, j'étais aumônier de la faculté des sciences à Orsay (Essonne), et les étudiants m'ont demandé de les initier à la non-violence de Gandhi, une philosophie que j'ignorais jusqu'alors. Moi, j'ai plutôt un caractère vif et emporté. On était en pleine guerre d'Algérie et le climat était dur. J'ai alors approfondi mes études sur l'action non-violente. Cette façon d'approcher les conflits m'a profondément séduit.

Quelques années plus tard, les Franciscains m'ont envoyé aux Etats-Unis, à Chicago, dans un quartier très difficile où beaucoup refusaient d'aller. Nous étions en pleine lutte pour les droits civiques, initiée par Martin Luther King. J'y suis resté six ans et j'ai choisi de travailler comme journalier industriel pour connaître les conditions misérables des pauvres là-bas et pour financer la communauté.

J'ai ensuite été envoyé en Californie, en 1979, puis à Las Vegas, vers 1990. En Californie, j'ai travaillé trois ans dans un atelier d'abat-jour pour un patron tyrannique. A Las Vegas, nous étions installés dans le quartier noir d'où nous luttions contre les injustices et le racisme dont sont victimes les Afro-Américains et les Hispaniques. Mais à Vegas, nous avons aussi protesté contre les essais nucléaires pratiqués dans le désert.

Basé aux Etats-Unis, j'ai aussi mené des actions en Amérique centrale dans les années 80. Notamment au Guatemala où sévissait alors la dictature de Rios Montt qui a fait des dizaines de milliers de morts. Montt était l'un des assassins les plus sophistiqués au monde. Nous avons abouti à un accord mis au point par L'Onu que, malheureusement, l'Etat ne respecte toujours pas. Plus tard, je suis aussi allé en Afrique, au Sri Lanka, à Haïti. J'ai jeûné au Mexique pendant une conférence Nord-Sud. En 1983, j'ai jeûné à Oakland contre l'installation de missiles Pershing en Europe. J'ai aussi failli le faire devant le ranch de Ronald Reagan quand il était président, pour protester contre sa politique en Amérique centrale. Finalement, il a changé de lieu de vacances. J'ai jeûné à New York pour le désarmement. Et organisé des luttes non-violentes aux Usa contre l'exploitation des travailleurs dans les “fast-food“, l'expropriation des Indiens, la défense des SDF... Je n'ai jamais été emprisonné, en revanche, on m'a expulsé de certains pays, comme le Guatemala par exemple.

N'allez pas croire que je jeûne pour un oui ou pour un non ! Il faut qu'il y ait un problème très grave. En 2003, l'Amérique s'efforçait de convaincre l'Onu de voter la déclaration de guerre à L'Irak. Avec d'autres militants, nous avons alors décidé d'aller à New York protester devant le siège des Nations Unies. Ça a été un succès, les Etats-Unis ont alors retiré leur demande déposée devant le Conseil de sécurité. Quand je jeûne, je dors beaucoup et ne consomme que de l'eau. J'ai parfois tenu un mois entier. De l'autre côté de l'Atlantique, les gens sont étonnés de voir qu'on arrête de manger. Sauter un repas semble déjà irréalisable pour un Américain, alors pour ce qui est de jeûner !

Depuis 1998, je fais partie d'une communauté à Toulouse. Malgré mes 86 ans, je veux continuer mon action non-violente. En 2007, à Toulouse, j'ai lancé les cercles de silence. Et en septembre dernier, j'ai jeûné dix jours devant l'Assemblée nationale pour soutenir les immigrés. Mon slogan d'alors : “Les étrangers vont déguster, nous jeûnons !“..."

Propos recueilli par Benoît Franquebalme

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