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“Des campements de Roms à la Sorbonne”

Publié le 17 mai 2013

Après avoir traversé des heures très sombres, cette jeune femme née en Roumanie entend prouver à tous ceux qui en doutent qu’on peut réussir malgré tout.

« Je suis née à Craiova, en Roumanie, en 1990, un an après la mort du dictateur communiste Nicolae Ceausescu. La vie des Roumains était dure, celle des Roms était pire encore : le régime les a sédentarisés de force dans des bâtisses délabrées à la périphérie des villes. Nous étions une vingtaine à partager deux pièces d’une maison sans eau ni électricité ou sanitaires, à proximité d’une décharge pestilentielle.
Je n’ai pourtant que des bons souvenirs de ce quartier.

Bien qu’étranger, mon père a pu obtenir une place de comptable dans un magasin, ce qui nous a permis d’emménager dans un immeuble normalement réservé aux Roumains. Mes sœurs et moi avons été scolarisées, même si les filles de mon école n’ont jamais voulu jouer avec moi, me traitant de “sale Tzigane”.

Sordide

Pour eux, nous, les Roms, ne faisions que voler, mendier, étions sales et malhonnêtes. Mon père a fini par perdre son emploi, sans doute sur dénonciation. Mes parents ont alors commencé à se renseigner auprès de mes oncles et tantes exilés pour partir en France. Des camions emmenaient des gens clandestinement vers l’Ouest contre de grosses sommes d’argent. Un jour, mon père est venu nous réveiller et nous a dit : “On y va, les filles.”

Nous avons rassemblé quelques affaires et sommes montés dans la camionnette du passeur. Direction l’Occident. Mais, après plusieurs heures de voyage, en haut d’un massif montagneux en Hongrie, sous la pluie, la camionnette a quitté la route et on a failli tomber dans un ravin. Des militaires et des policiers nous ont sortis de là, puis nous avons été reconduits à Timisoara, en Roumanie.

Dès le lendemain de notre arrivée, nous sommes repartis dans un gros camion qui, après de longues heures de route, a stoppé net. Des militaires nous ont expliqué que nous étions en train de traverser un champ de mines ! Nous avions atterri au Kosovo ! Ils nous ont escortés puis laissés repartir. Finalement, après plusieurs centaines de kilomètres, nous avons échoué à Casilino, dans la banlieue de Rome, dans un campement sordide pour les Roms candidats à l’exil, une décharge avec des chiens errants qui hurlaient à la mort. Nous y sommes restés six mois afin d’économiser pour aller en France, terre des droits de l’homme. Ça a été la pire période de ma vie.

Nous avons enfin pu nous acheter une voiture et quitter l’Italie, un matin de décembre. Arrivés à Lyon, nous avons été arrêtés par les services sociaux et la police, qui nous ont envoyés dans une caserne à Valence, puis dans un foyer de jeunes travailleurs à Mâcon. Nous avons obtenu un appartement dans un petit immeuble et avons pu être scolarisées. Mais la demande d’asile effectuée par mes parents a été rejetée. Nous avons eu l’impression que tout était fini, mais il était hors de question de retourner en Roumanie.

Justice

Mon père, qui avait réussi à économiser un peu d’argent, a acheté une camionnette qui est devenue notre logement. Nous avons quitté Mâcon en janvier 1999. Cette phase difficile a pris fin après notre rencontre avec nos anges gardiens à Bourg-en-Bresse : Jacqueline de La Fontaine, une ancienne institutrice, son mari Pierre, et Marie-Claude Gimet, infirmière libérale. Grâce à leur aide providentielle, nous avons pu être hébergés dans divers logements et hôtels, certes miteux, avant d’obtenir un appartement en HLM.

Nous sommes retournées à l’école. Les enfants n’étaient pas tendres avec nous, mais les enseignants ne faisaient pas de discrimination. Nous avons ensuite pu obtenir un titre de séjour pour un an, et mon père a décroché un vrai emploi : il s’occupait des espaces verts à la ville. Ma mère, elle, est devenue femme de ménage dans un hôtel dans lequel elle travaille toujours, malgré des problèmes de santé.
Aujourd’hui, tout va bien pour mes sœurs.

Quant à moi, j’ai obtenu un bac S avec mention et suis en master de droit à la Sorbonne, à Paris. Le fait d’avoir été toute ma vie confrontée à des injustices criantes m’a amenée à choisir cette discipline. Je rêve de devenir juge pour rétablir la justice. Mais pour cela, il faut que je réussisse le très élitiste concours de l’École nationale de la magistrature de Bordeaux, tout en finançant mes études. J’ai un autre obstacle à franchir : après quinze ans passés dans l’Hexagone, je n’ai toujours pas la nationalité française. J’ai un titre de séjour d’une durée de dix ans, valable jusqu’en 2020.

Or l’accès à la magistrature est conditionné par la nationalité française. J’ai déposé récemment une demande de naturalisation à la préfecture en espérant une réponse favorable. Par le biais de mon témoignage, j’espère faire changer le regard de la société sur une communauté mal-aimée, pourtant composée d’êtres humains avant tout, de personnes aussi méritantes que d’autres. J’ai aussi écrit ce livre* pour donner un message d’espoir aux Roms, leur montrer qu’on peut échapper à la fatalité. »

* "Je suis Tzigane et je le reste" d'Anina avec Frédéric Veille, chez City Editions, 14,90 €.

Propos recueilli par Florence Heimburger

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