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Finalement, je me lance en politique...

Publié le 20 mai 2014

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Il y a quatre ans, nous vous racontions l'histoire d'Anne Joubert*. Après de longues années de galère à vivoter dans la rue, cette femme de caractère s'était relancée dans les études et avait fini par intégrer l'ENA.

Il y a quelques jours, alors que les élections européennes se profilent, elle nous a fait parvenir ce message que nous vous livrons :

Le 30 novembre 2008, j’ai eu l’honneur d'un reportage dans la rubrique "Document" de France Dimanche, suite à la sortie de mon livre “De la zone à l’ENA” (Le Cherche Midi). Cyril Bousquet m’avait dit “Vous ferez de la politique un jour”. Oh que non, il n’en était pas question.
Je préférais agir sur le terrain. Former des artisans de Bamako, monter des projets dans un collège ZEP et ”ambition réussite” parisien, piloter des programmes de lutte contre la pauvreté en faisant bouger les administrations, chercher, chaque soir, des chambres d’hôtel pour des familles à la rue.

Et puis, cinq ans plus tard, à 51 ans, j’ai adhéré à Nouvelle Donne parce que ce n’est pas un parti politique comme les autres. Des citoyens, des personnalités de la société civile qui s’engagent pour reprendre la main, c’était ce que j’attendais depuis des années, et plus encore depuis quelques mois.

Lorsque j’entreprends quelque chose, c’est jusqu’au bout, et j’ai ensuite présenté ma candidature pour être candidate aux élections européennes. Des adhérents de Nouvelle Donne, tirés au sort, m’ont auditionnée un dimanche de printemps et choisie comme première femme, et donc deuxième de la liste en Ile-de-France, derrière Pierre Larrouturou. C’est un immense honneur et une grande responsabilité vis-à-vis des adhérents qui m’ont accordé leur confiance et de tous les citoyens que je représente.

Je ne suis pas une professionnelle de la politique mais je sais ce que je vois, au quotidien : 26 millions de chômeurs dans l’Union européenne, dont 5 millions en France, 80 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, un Français sur six, un sur trois dans les familles monoparentales. Lors de la commémoration de l’appel de l’Abbé Pierre, en février 1954, j’ai pensé, comme beaucoup d’autres, que l’on en était revenu au même point 60 ans plus tard, avec 3,5 millions de mal logés dont 700 000 personnes sans domicile personnel, des centaines de familles trimbalées d’hôtel en hôtel par des 115 débordés et 60% des demandes d’hébergement sans réponse.

C’est inacceptable ! La situation politique, économique, sociale, environnementale m’est devenue insupportable. Je ne veux pas que mes quatre petits-enfants me disent un jour “Pourquoi n’as-tu rien fait ?”. Il faut reprendre la main.

L’Europe paraît si loin des préoccupations de nos concitoyens, souvent désespérés et prompts à se réfugier dans l’abstention ou le vote extrême. Pourtant, le chômage, le mal logement, la précarité énergétique, le pouvoir d’achat, le climat sont au cœur des politiques européennes.

Des propositions pour répondre à une Europe à 28 inefficace, aux dégâts de l’austérité, à la course au moins-disant social, à l’emprise de la finance, à la crise écologique, au déficit démocratique, Nouvelle Donne en a inscrit une trentaine dans son programme.
Il ne manque plus que la volonté politique. Un Parlement européen, avec des pouvoirs élargis, des élus citoyens engagés et motivés, dotés d’une “expertise du vécu” comme disent nos amis belges, et qui ne feront pas carrière en politique puisque la charte de Nouvelle Donne interdit le cumul des mandats, y compris dans le temps : voilà pourquoi je suis candidate sur les listes de Nouvelle Donne pour une autre Europe, sociale, démocratique et citoyenne.

Anne JOUBERT
N°2 sur la liste de Nouvelle Donne en IDF

L'article paru en 2008 :

De la zone à l’ENA

Quand il s’agit de survivre, il est des habitudes que l’on acquiert à jamais.

Anne Joubert en a gardé quelques-unes, héritées de ses longues années de galère. C’est ainsi qu’elle ne peut s’empêcher de récupérer les morceaux de pain qui peuvent rester sur les tables après des repas. Elle les mangera plus tard, chez elle.

De la même façon, ses yeux vont toujours voir les pièces de monnaie qui jonchent le sol, sur les trottoirs ou dans le métro. « Je n’en ai pas besoin, précise-t-elle. C’est juste un réflexe. » On ne passe pas près de dix ans de sa vie dans une profonde précarité sans que cela ne laisse de traces, même si l’on a, entre temps, accédé aux plus hautes sphères de l’Etat en sortant diplômée d’une de ses plus prestigieuses écoles : l’ENA.

Anne Joubert est née en 1962, à Bron, près de Lyon, dans un milieu qu’elle qualifie de « privilégié, bourgeois et intellectuel. » Engagés, militants, ouverts, ses parents lui offrent cependant une éducation austère. Pas de télé, pas de BD, peu de sorties, la petite fille, unique de surcroît, s’ennuie ferme. Pour s’occuper, elle dévore des livres, mais la rébellion couve.

Dès la classe de troisième, elle se révolte : insultes, tentatives de suicide, l’adolescente fait voler en éclat les barrières parentales. C’est le début d’un long cheminement qui va l’entraîner vers la rue. Découverte du cannabis à 15 ans, absentéisme récurrent au lycée, Anne passe de plus en plus de temps à errer dans les rues, à fréquenter des zonards, des clochards. Elle nettoie les seringues qu’ils s’échangent, jette les cadavres de leurs bouteilles bues et achète de l’éther dans les pharmacies. Certains, parmi ses nouveaux amis, hippies ou baba cool sur le retour, la font rêver ou voyager. En échange, elle leur donne des conseils, envoie pour eux des lettres à des avocats, à des assistantes sociales. Régulièrement, ses parents viennent la récupérer au poste de police…

Un jour de 1979, elle croise la route de Pierre, de 8 ans son aîné. Il est mignon, il lit « Libération », il a une 2 CV et un chien nommé cocaïne, il n’en faut pas plus pour que la lycéenne tombe amoureuse. Leur histoire d’amour, couronnée par un mariage et la naissance de deux filles, Lucie et Myriam, va durer jusqu’en 1987 !

Huit ans de galère ! Deux ans à faire la manche, à frauder, à chaparder, à squatter, à vivoter, à errer. Mais aussi deux ans de liberté, d’élans de solidarité, d’espoirs, de routes arpentées dans des véhicules cahoteux vers de riantes destinations. Puis six ans de grande précarité, à partager son temps entre ses enfants, ses études et les SDF hébergés dans un petit appartement. Au total, huit ans et des grandes peurs, des maladies qui n’en finissent pas, des délires liés à la drogue, et un combat contre l’alcool, celui que Pierre absorbe, en trop grandes quantités.

Et, au milieu de ce chaos, parfois sombre mais régulièrement joyeux, une femme qui n’abdique pas. D’abord, parce qu’elle n’a jamais rompu totalement avec ses parents. Ultime roue de secours financière et morale, ils ont eu le courage de ne jamais laisser tomber leur fille. Ensuite, parce qu’elle a toujours gardé un pied dans la société, notamment en poursuivant des études.

Enfin, parce qu’Anne Joubert, si elle a un grand cœur, est dotée d’une volonté qui ne l’est pas moins. Enchaînant les études, les petits boulots, tout en s’occupant de ses enfants à une époque où les minima sociaux n’existent pas, elle parvient à mettre un pied dans le journalisme, métier qu’elle exercera quelques années, dans des conditions toujours précaires.

1993. « Il n’y aura plus jamais de galère », écrit Anne Joubert. Elle vient d’être reçue au Capes. Prof., fonctionnaire, un salaire à vie. Elle n’en revient pas. Elle a quitté Pierre depuis six ans déjà. Son addiction avait failli le tuer. Il s’en est sorti, mais elle, est partie. Pourtant, comme si elle était mue par une force qui la dépasse, l’ex sans-abri devenue enseignante ne quitte pas ce monde-là. Elle choisit délibérément un collège difficile, dans le nord de Paris. Elle héberge souvent des gens de passage, étrangers, sans papiers. Et part toujours en vacances, dans des camping-car fatigués…

Fatiguée, elle, ne l’est pas. Après 12 ans d’enseignement, elle se lance un nouveau défi, impensable, même à ses yeux. Tenter l’ENA ! Intégrer cette école et agir, au niveau global, pour les exclus ! Le concours est réservé à une élite. Sa préparation nécessite un sacrifice total. Mais cette inlassable va travailler d’arrache-pied, potasser des matières obscures, avaler des kilos de livres, ingurgiter des sommes de connaissances. Et réussir !

Entre 2006 et 2008, Anne Joubert va être la doyenne de la promotion Aristide Briand de l’ENA. La scolarité n’est pas une sinécure, mais retrouver les études, fréquenter des jeunes brillants et curieux lui apporte beaucoup de satisfaction. « J’étais dans une super promo confie-t-elle, ajoutant que l’ENA, ouvert sur le monde, n’est plus déconnecté des réalités comme autrefois. »

Les réalités, Anne, de son côté, ne les a jamais quittées. En cette période hivernale, son nouveau métier à la direction générale des affaires sociales l’amenait ces derniers jours dans un centre d’hébergement et de réinsertion sociale. Les pieds sont allés se poser ailleurs. Le cœur, lui, répond toujours présent.

Cyril Bousquet

Anne Joubert "De la zone à l’ENA", aux éditions Le Cherche Midi,15 €.

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