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François Chevet : “J’ai soigné Grand corps malade !”

Publié le 14 septembre 2018

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Ce kiné de 52 ans nous plonge dans l’univers d’un centre de réadaptation. Il a notamment accompagné le célèbre slameur dans sa rééducation.

«Prendre soin des autres, c’est une vocation chez moi.

J’ai toujours su que je voulais être utile.

Peut-être est-ce une façon de trouver sa place dans la société ?

Ainsi, par exemple, quand j’étais jeune joueur de foot, je préférais être défenseur qu’attaquant. Pour faire gagner l’équipe.

Diplômé de kinésithérapie en 1988, j’ai tout de suite intégré le Centre de Coubert (en Seine-et-Marne), qui accueille surtout les blessés de la moelle épinière, les paraplégiques (atteints de paralysie des membres inférieurs) et tétraplégiques (paralysie des quatre membres).

Immédiatement, on se pose alors l’unique question qui vaille : comment les aider à se reconstruire ?

Quand on vit au contact des grands paralysés, on commence par relativiser ses petits problèmes du quotidien.

On a tendance à aller plus vite à l’essentiel.

Et on apprend à mieux vivre l’instant, tout en ayant conscience qu’on a l’immense chance d’être bien portant.

Vis-à-vis de ces malades, je pense que la première chose à faire est d’être à l’écoute : passer du temps, en dehors des exercices physiques de rééducation, pour découvrir ce qui comptait vraiment pour eux… avant !

Car notre objectif, à nous les soignants, est de les aider à bâtir un nouveau projet de vie, tout en tentant de leur donner un maximum d’autonomie et d’indépendance.

On doit muscler tout ce qui est sain, et pour le reste, on leur apprend à s’adapter.

Car le tétraplégique dont la moelle épinière a été sectionnée ne pourra jamais récupérer à 100 %.

Aujourd’hui, on ne sait pas réparer une moelle endommagée.

Or elle régit la commande des muscles, des sphincters, des nerfs de la sensibilité.

J’ai rencontré Fabien Marsaud – alias Grand Corps Malade – après son accident dans une piscine très peu remplie.

Il a plongé la tête la première, et son crâne a tapé le fond.

Heureusement pour lui, sa moelle n’a été que partiellement touchée.

Force vitale

Lorsqu’il a débarqué au centre, en juillet 1997, mon premier sentiment a été l’empathie.

Ce garçon de 20 ans qui se destinait à être prof de sport ne pourrait jamais l’être, il devrait se construire une autre vie.

Cela allait être difficile pour lui.

En même temps, c’était déjà un grand sportif, donc il était facile à coacher.

Combatif, dur à l’effort, il s’en est plutôt bien sorti, retrouvant 60 % de ses facultés, même s’il a encore aujourd’hui des difficultés à marcher.

Lui se souvient très bien de la réaction d’un interne à son arrivée : “Il est à qui, ce tétra ?

Fabien le raconte avec humour dans son livre et dans son film, Patients.

C’est vrai que le médecin n’aurait jamais dû proférer cette phrase violente et insupportable.

En même temps, le soignant, qui reste un être humain, était peut-être exaspéré ce matin-là par le manque de personnel…

Lorsqu’un “tétra” arrive dans le service, son visage s’empare de vous.

Son corps est immobile, mais on est capté par son regard.

À l’époque, je ne savais pas comment Fabien allait pouvoir récupérer.

Il m’a dit d’emblée : “Bon, quand est-ce qu’on commence à bosser ?

Belle détermination pour ce conquérant qui n’a pas peur de l’échec.

On a tous en nous cette force qui nous rappelle qu’on est faits pour la vie.

C’est organique. Il faut apprendre à renoncer à son existence d’avant. Il y a toujours un ailleurs possible.

Au contact de ces grands blessés, j’ai acquis une nouvelle philosophie.

Je fais l’éloge de la lenteur. Je prends mieux soin de mes proches.

Et je m’acharne à construire de belles relations.

De toute façon, on ne vit heureux qu’entouré.

Moi, je le répète à qui veut l’entendre : occupez-vous des autres, et cela vous reviendra en pleine figure !

Nous, les soignants, nous sentons plus vivants, grâce à l’énergie que les blessés de la vie nous donnent en retour… »

Prendre soin,
éd. Don Quichotte.

Alicia COMET

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