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« Grâce à nous, l'ami “Coin-Coin“ repose en paix »

Publié le 30 mai 2011

« Son vrai nom, c'était Noël Van Brabant. Mais, à Avignon, tout le monde l'appelait “Monsieur Coin-Coin“ : un sobriquet qui datait de son service militaire. De son passé pourtant, nous connaissons très peu de choses. Tout ce que l'on sait, c'est que lorsqu'il a débarqué de Paris pour s'installer ici, voilà 11 ans, il était à la dérive. Doté de réels talents d'artiste, il a monté un spectacle de rue qu'il a présenté pendant de longues années sur la place de l'Horloge : déguisé en marquis ou en clown, il jonglait et maintenait en équilibre sur son corps plus d'une trentaine de cannes de bois ! Encore aujourd'hui, je revois les yeux ébahis et les sourires complices des nombreux passants, petits et grands, qu'il interpellait pour les faire participer à son numéro. Si bien qu'au fil du temps les Avignonnais l'ont adopté, aimé et en ont fait une véritable “figure“ emblématique de leur ville !

Pour ma part, j'ai fait sa connaissance au “Mon Bar“, un troquet qu'il fréquentait tous les matins, juste avant de “monter en scène“. Déjà grimé pour son spectacle, il y prenait son “petit noir“ et, ensemble, nous refaisions le monde ! Au point de tisser une amitié si sincère que la nouvelle de sa maladie m'a fait très mal.

“J'ai le crabe...“, m'a-t-il appris un jour, de cet air débonnaire qui lui ressemblait tant. Comme moi, aucun de ses amis ne pouvait accepter que le cancer nous le prenne un jour, et nombreux sont ceux qui se sont alors mobilisés pour qu'il soit soigné le mieux possible. C'est à cette occasion que j'ai fait la connaissance d'Anne-Marie, une adjointe au maire d'Avignon qui le croisait tous les matins en allant travailler. J'ai aussi rencontré Jean-Claude, un remarquable sculpteur local qui l'avait fait poser, et André, qui avait été l'un de ses compagnons de “galère“.

Ensemble, nous nous sommes occupés de toutes les démarches pour que “Monsieur Coin-Coin“ soit admis à la clinique Sainte-Catherine, qu'il ait un téléphone portable pour nous donner de ses nouvelles et que sa chambre soit équipée d'une télévision. Hélas, les chimiothérapies successives n'ont pas pu vaincre le mal qui le rongeait. Il nous a quittés quelques mois plus tard, laissant dans chacun de nos cœurs un immense vide, qu'aucun d'entre nous n'a encore réussi à combler.

Nous n'étions pas au bout de notre tristesse : comme notre ami disparu n'avait que très peu d'argent, nous avons appris que son corps finirait au “carré des indigents“, l'équivalent moderne de la fosse commune : intolérable ! Après tout le bonheur qu'il avait distribué autour de lui, nous ne pouvions accepter de le voir privé d'une sépulture décente. Heureusement, la ville a immédiatement réagi, et nous devons lui tirer notre chapeau : en hommage à l'artiste qui avait tant égayé ses rues, la municipalité a décidé de lui offrir une concession au carré 18 du cimetière de Montfavet, à quelques kilomètres d'Avignon.

Ironie de l'histoire, cette générosité a eu son revers : comme “Monsieur Coin-Coin“ n'était plus mis en terre chez les “sans le sous“, ses obsèques devenait payantes : plus de 2 500 € à trouver en une petite semaine ! C'était compliqué mais jouable, à condition de se mobiliser à nouveau. Ce qu'on a fait aussitôt.

Pour commencer, Anne-Marie est intervenue à la mairie pour qu'un tronc circule et recueille les dons des élus : quel que soit leur bord politique, tous ont généreusement répondu à son appel, permettant ainsi de recueillir plus de 400 euros. Jean-Claude, quant à lui, a vendu une de ses très belles sculptures, qui a rapporté près de 1 500 euros. Et puis, ensemble, nous avons organisé une quête dans les trois bistrots que fréquentait “Monsieur Coin-Coin“ : le “Mon Bar“, le “Bar des Halles“ et le “Bar des Carmes“. Encore aujourd'hui, je revois s'y succéder ces familles entières, dont les enfants, le visage recouvert d'un masque de tristesse, déposaient d'une main tremblante quelques euros dans les urnes. Résultat : en un temps record, la somme qui nous manquait a été réunie !

Aujourd'hui, notre ami repose en paix dans une jolie tombe qui arbore fièrement un chapeau et une canne sculptés : deux de ses accessoires lorsqu'il faisait encore vibrer les rues de la cité des Papes ! Enfin, notre petite équipe, désormais soudée par une indéfectible amitié, se retrouve souvent sur sa sépulture. Ensemble, nous avons pris l'habitude d'y déboucher une bonne bouteille et de boire un verre en hommage à celui que nous avons tant aimé : il appréciait aussi le bon vin et nous savons que, là-haut, il préfère largement nous voir déguster un bon cru à sa mémoire plutôt que de pleurer sur sa disparition. À bientôt l'artiste ! »

Propos recueilli par Thierry Lopez

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