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Guy Amalfitano : “Avec une seule jambe, on peut faire des trucs !”

Publié le 28 avril 2018

Guy Amalfitano (Laà-Mondrans, Pyrénées-Atlantiques), champion de ski paralympique, a traversé le Canada, rendant hommage à son idole, Terry Fox, amputé de la jambe, comme lui, à cause d’un ostéosarcome.

«Ma Traversée de l’espoir a débuté à Saint-Jean de Terre-Neuve, côté océan Atlantique, le 13 mai, pour s’achever à Vancouver, le 6 novembre dernier.

Je voulais réaliser le rêve inachevé de Terry Fox, un athlète canadien qui m’a beaucoup inspiré quand j’ai été amputé de la jambe droite, à 17 ans, à cause d’une tumeur osseuse.

Pendant ma chimio, je l’ai vu aux infos parcourir le Canada d’un océan à l’autre, avec une jambe artificielle, et j’ai pensé : “C’est bien, avec une seule jambe, on peut faire des trucs.” Mais il n’a jamais terminé son Marathon de l’espoir : la maladie l’a rattrapé un mois avant son 23e anniversaire. Tout le Canada en a eu le cœur brisé. Mais avec ses courses, il a recueilli plus de 22 millions de dollars.


Trente-sept ans après, j’ai franchi plus de 7 128 km en 173 jours, avec une moyenne de 41 km par jour. J’ai dû m’arrêter quatre jours pour ma blessure au pied, et un autre à cause d’une tempête de neige. Je pouvais passer trois jours sans voir une ville, c’était compliqué de trouver un endroit pour caler le camping-car. Sept chauffeurs, dont cinq Français et deux Canadiens, se sont succédé toutes les trois ou quatre semaines. La police, informée de mon trajet, m’a permis de courir sur la Transcanadienne, route gigantesque à trois ou quatre voies, où j’avais l’impression d’être une petite fourmi.

J’utilise toujours la même technique de course, celle qui m’a valu mon surnom de Kangourou, en intercalant un petit rebond entre deux pas. Comme le revêtement des routes part vers les extérieurs, pour évacuer la neige, j’avais toujours une béquille plus basse que l’autre. La partie charnue de mon pouce droit a été écrasée, mais ça revient doucement. En revanche, cet hématome sous le pied m’a accompagné pendant deux mois. Le reportage (primé d’un Micro d’or) que m’a consacré Patrick Montel, diffusé récemment par Stade 2, montre mon entaille infectée. Dès le début de la course, j’ai dû sacrifier quatre jours pour me soigner. Et là, j’ai failli abandonner, je souffrais le martyre.

Magique

Beaucoup de gens comptaient sur moi, alors je finissais ma journée, tout en doutant de repartir le lendemain. Je me focalisais tellement sur cette blessure que j’en oubliais de m’alimenter, et j’ai beaucoup maigri. Au téléphone, quand mes filles m’ont interrogé sur mes menus, j’ai pris conscience que je mettais ma vie en danger. En reprenant la route, très affaibli après quinze bornes, j’ai contacté Virginie, une amie, pour lui annoncer mon abandon.

Elle m’a encouragé : “Tu réalises un marathon par jour, sur une jambe ! Il faut que tu reprennes des forces, tes apports en sucres lents sont insuffisants.

Elle a ainsi réorganisé mes repas avec de longues pauses pour digérer et laisser cicatriser ma plaie. J’ai aussitôt suivi ses conseils, et j’ai pu faire mes 40 km. Merci Virginie !

Fin août, mon étape à l’imposant mémorial de Terry Fox à Thunder Bay a été très émouvante. Sur le bord de l’autoroute, 8 km avant d’arriver, une pancarte indiquait l’endroit où Terry s’est arrêté. Et là, ça m’a pris aux tripes. J’ai pleuré toute la journée, mais c’était magique. Quand les touristes m’ont vu devant le monument, il y a eu un silence de communion, très impressionnant. Jusque-là, j’avais la sensation que Terry m’accompagnait.

Au pied de sa statue, je lui ai demandé la permission de poursuivre son rêve. Et je lui ai présenté mes excuses parce que j’avais l’impression de le lui voler. Si je ne l’avais pas vu à la télé, je ne serais pas devenu le Kangourou !

Au-delà du défi sportif, je voulais lui rendre hommage et me recueillir sur sa tombe à Port Coquitlam. Mais dès le départ de la course, les Canadiens s’arrêtaient pour me soutenir et me donner de l’argent. Leurs yeux s’illuminaient dès que je parlais de leur héros national. Me considérant comme son frère, ils sortaient de chez eux en pleurs en disant : “On a l’impression d’être trente-sept ans en arrière !

En revanche, le 6 novembre à Vancouver, j’ai été déçu. J’aurais aimé partager mon histoire, comme en France, mais il n’y avait qu’une dizaine de personnes qui m’attendaient. Mon service de communication a essayé d’intégrer la Fondation Terry Fox, mais ils m’ont ignoré pendant toute la course. Je devais arriver à l’entrée du stadium, sur la place Terry Fox. On avait l’accord du responsable du stade, afin d’inviter quelques élus et une escorte de police. Il nous restait à obtenir l’accord de la famille Fox, qui a refusé.

Notre organisation est tombée à l’eau et, au dernier moment, j’ai dû me rabattre sur la mairie déserte. Ça me laisse un goût amer. Surtout quand je pense à tous ces gens rencontrés sur la route. Ils m’ont touché au cœur, je ne les oublierai jamais. à mon arrivée, j’ai remis les 10 000 dollars de dons à deux représentants de la Société canadienne du cancer.

Oser

Je ne serais jamais parti si j’avais écouté ceux qui ont tenté de me décourager. Le corps humain est une sacrée belle machine. Comme le disait Sénèque : “Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles.” à la mairie d’Orthez où je travaille, j’avais accumulé trois années de congés et pris deux mois sans solde. Fin 2018, je serai à la retraite, je reprendrai le ski, l’escalade, la randonnée de haute montagne. Et dire que, aussi curieux que cela puisse paraître, je n’ai jamais aimé courir… »

Anita BUTTEZ

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