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Témoignages

“Il y a 60 ans, je sautais sur Diên Biên Phu !”

Publié le 2 décembre 2013

Michel, Pau (Pyrénées-Atlantiques)

Dans sa jeunesse, cet ancien parachutiste de 80 ans a fait la guerre d’Indochine. Une épreuve qui l’a marqué à jamais.

« À19 ans, on ne pense pas qu’on va mourir, ni même être prisonnier ou blessé. On part en mission le cœur léger. Au départ, je n’ai pas peur. Je plaisante même avec mes camarades et débarque en Indochine en décembre 1952. Notre première mission consiste à protéger la base de Na San assaillie par les Viêts qui règnent sur la plaine du Tonkin. Le 20 novembre 1953, avec trente autres parachutistes français et vietnamiens (nous avions alors des unités mixtes), j’embarque à 8 h du matin à bord d’un des quarante C47 Dakota, avion de transport américain qui a déjà servi pour le débarquement en Normandie. L’opération Castor a débuté. Une heure plus tard, on est largués au-dessus de Diên Biên Phu.

L’objectif est clair : couper la route aux Viêt-congs qui veulent pénétrer au Laos. Au total, deux bataillons (soit près de 1 600 paras) sont largués ce jour-là. J’atterris dans un champ d’herbe à éléphants. Ouf, pas dans la rizière ! Dès que je touche terre, je plie mon parachute avant de rejoindre le point de rassemblement, à 5 km environ du poste militaire de Diên Biên Phu. Ce n’est pas encore une ville, mais un village avec ses paillotes et quelques maisons en dur. Heureusement pour nous, on ne sera pas accrochés par l’ennemi… En atteignant le point stratégique, on s’aperçoit que les Viêts ont déjà décampé, laissant derrière eux des morts, des blessés. On arrive après la bataille et et on reçoit l’ordre de creuser des tranchées pour s’installer sur place et remettre en état la piste d’atterrissage. Le 10 décembre, mission accomplie, on repart pour Hanoï.

Mon deuxième saut sur Diên Biên Phu a lieu dans la nuit du 1er au 2 avril 1954. Il doit être 23 h lorsqu’on embarque. C’est la première fois qu’on va sauter de nuit. Une précaution indispensable pour éviter la DCA viêt. Dans le noir, tout est plus impressionnant, car même si on est en tenue de camouflage avec une carabine et des chargeurs, on est accueillis au sol par des tirs d’armes automatiques et des balles traçantes qui nous glacent d’effroi.

Piégés

Largués à 150 m d’altitude, il ne nous faut que 20 secondes avant de toucher le sol. Les Viêts ne sont qu’à 800 m de nous. Le danger est partout car l’ennemi tire aussi bien au canon qu’aux armes automatiques. Quand j’atteins le point de regroupement, ordre nous est donné de franchir la rivière Na Youn. Il faut que l’on protège le poste de commandement central. Peu à peu, nos ennemis nous encerclent. Ils ont pris position sur les hauteurs. Nous voilà piégés dans la cuvette.

Pendant trente-cinq jours, on s’est battus dans la boue, presque sans ravitaillement. Par avion, à 1 500 m d’altitude, on nous largue des rations (cassoulet, bœuf carottes, café, thé, nougat) avec des parachutes à ouverture retardée. Pour éviter de se faire abattre par la DCA ennemie. On perd des forces, du poids. Si je pesais 72 kg en arrivant, je n’en ferai plus que 40 à mon retour !

Je suis blessé à trois reprises (au bras et à la tête d’abord, avant d’avoir la fesse arrachée et d’être en partie éventré) au cours des violents combats. Les Viêts me font même prisonnier pendant quatorze jours. Un calvaire ! Heureusement, je ferais partie de 858 blessés graves qui seront libérés par les Viêts eux-mêmes, lorsque la guerre prendra un nouveau tournant. J’ai ensuite été rapatrié sanitaire à bord du Pasteur, le navire-hôpital qui m’a ramené à Marseille. Et j’ai poursuivi ma carrière militaire.

Je me suis marié en 1955. J’ai eu sept enfants et fait deux séjours de deux ans en Afrique du Nord avant de prendre ma retraite en 1978.

Il y a soixante ans que j’ai sauté sur Diên Biên Phu et aujourd’hui, je pense que je m’en suis bien tiré. Je suis si heureux d’être ici, en vie. Finalement, je suis aussi content d’y avoir été et d’avoir combattu le communisme. Je ne regrette rien. Je suis fier du travail accompli et de ma carrière : j’ai terminé adjudant-chef, commandeur de la Légion d’honneur. Les souffrances de la guerre ont forgé mon caractère. »

Propos recueilli par Alicia Comet

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