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“J’étais souffleur au Raid…”

Publié le 30 août 2016

Christophe, ce psychologue clinicien, a passé seize ans dans les services du Raid, l’unité d’élite de la police. Il est intervenu sur plus de deux cent cinquante affaires, au côté des négociateurs. Il nous raconte son quotidien.

« Ma vocation est née très tôt, à 14 ans. J’ai toujours été intrigué par les événements extrêmes : prises d’otages, tueries. Ces affaires me fascinaient. Pas tant par les crimes en eux-mêmes, ni les individus qui les commettent, mais plutôt par la réponse policière, le travail que des professionnels accomplissaient pour résoudre une crise et neutraliser les délinquants…

Je voulais être un flic, un vrai, de la Crim’. Je voulais mener des enquêtes. J’aimais le côté aventurier de ce boulot, loin de la routine.

L’année 1993 a été marquée par l’affaire Human Bomb : à Neuilly, un homme a pris en otage les enfants d’une école maternelle. Pendant deux longs jours, avant l’assaut final, il y a eu de vraies négociations.

À cette époque, au Raid, il n’y avait pas encore de psychologues de formation. Alors je me suis dit que dans les situations de crise, une telle présence pourrait être nécessaire, en collaboration avec les policiers sur le terrain.

"Ma mission était d’assister les négociateurs pendant les discussions, afin d’établir le profil psychologique des preneurs d’otages ou des forcenés."

À 29 ans, après des études de psycho, j’ai donc postulé au Raid et j’ai été retenu. Ma mission était d’assister les négociateurs pendant les discussions, afin d’établir le profil psychologique des preneurs d’otages ou des forcenés.

Ces derniers sont des hommes en crise, ils en veulent à tout le monde et à eux-mêmes. Ils envoient un message violent en tirant sur quelqu’un ou en l’agressant, et attendent une réponse policière. C’est une forme d’appel au secours, qu’il faut savoir décrypter pour favoriser la négociation et bien sûr éviter le pire.

En 1998, on comptait 80 policiers au Raid : tireurs d’élite, spécialistes en explosifs, varappeurs, plongeurs, maîtres-chiens, mais aussi trois négociateurs, trois médecins urgentistes et moi, le psy de service !

Quand nous étions alertés, je filais avec les trois négociateurs sur le lieu de crise, recueillais les premières infos sur place pour tenter de découvrir l’identité de l’individu à maîtriser, l’événement déclencheur qui l’avait conduit à agir pour savoir à quoi s’attendre. Avait-on affaire à un malade mental, un suicidaire, à quelqu’un sous l’emprise de l’alcool ou de la drogue ?

Comme je le raconte dans mon livre (Le souffleur, dans l’ombre des négociateurs du Raid, éditions Mareuil), la négociation avec l’individu dangereux s’effectuait le plus souvent par téléphone, derrière une porte ou à travers une vitre.

Je ne parlais pas directement au forcené : c’est le rôle des négociateurs. Mais je discutais avec les négociateurs. J’étais à côté d’eux et j’analysais la situation et leurs échanges avec l’individu en crise. J’écrivais sur un tableau blanc au feutre des mots simples. Comme par exemple, “ce matin”, afin que le négociateur tente de savoir ce qui s’était passé dans la vie de cet homme le matin avant les faits, pour mieux comprendre ce qui avait pu déclencher l’incident.

Autre exemple, j’écrivais “ventile”. Là, c’était un code entre nous qui signifiait “fais-le parler”, pour que l’individu puisse mettre des mots sur ses sentiments. C’est fondamental, car la personne qu’ils ont en face d’eux ne réfléchit plus, elle est en crise. Et il faut qu’elle arrive à penser sa situation et à ne plus être débordée émotionnellement.

"Je remarque, hélas, que depuis quelque temps, il y a de moins en moins de négociations possibles avec les terroristes."

Pendant seize ans, j’ai effectué ce boulot de “souffleur”, par écrit ou par signes pour dire à mes collègues “continue comme ça”, “stop”, “passe à autre chose”, etc. Le métier est passionnant et épuisant.

Aujourd’hui, je suis toujours dans la police, mais je ne fais plus partie du Raid car j’avais besoin d’un nouveau challenge. Mais cette unité d’élite emploie désormais quatre souffleurs. Au total, j’ai participé à plus de deux cent cinquante négociations. Certaines n’ont duré que quelques minutes, d’autres, plusieurs jours.

Au fil du temps, j’ai pu établir des profils de forcenés, de preneurs d’otages ou de groupes terroristes. Je remarque, hélas, que depuis quelque temps, il y a de moins en moins de négociations possibles avec les terroristes. Mais chaque cas est différent. Et je crois fondamentalement qu’il ne faut jamais fermer la porte à la négociation… »

Alicia Comet

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