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“Je continue à faire vivre le papier d’Arménie de mon arrière-grand-père”

Publié le 24 août 2016

Alors qu’elle n’avait quasiment jamais travaillé, Mireille Schvartz, cette héritière sans expérience n’a pas hésité à prendre la suite de sa mère et devenir chef de l’entreprise familiale pour que l’invention du papier d'Arménie de son aïeul continue d’exister.

«Le papier d’Arménie a toujours fait partie de ma vie. Enfant, je me souviens de ma grand-mère qui venait toujours à notre chevet en faire brûler quand mes frères ou moi étions malades. Ma mère s’en servait aussi pour que ça sente bon chez nous lorsque les patients de mon père entraient dans la maison. Et aujourd’hui, j’en utilise tous les jours après les repas.

"Le papier d’Arménie a toujours fait partie de ma vie."

L’histoire de ce papier est liée à celle de ma famille. Tout a commencé en 1885 quand mon arrière-grand-père et son ami, Auguste Ponsot, sont allés en Arménie, dont les habitants brûlaient de la résine de benjoin pour désinfecter leur demeure. Ils ont trouvé l’idée formidable et en ont rapporté en France.

Benjoin“Je continue à faire vivre le papier d’Arménie de mon arrière-grand-père”Tous deux étaient pharmaciens de formation, ce qui explique qu’ils aient pu travailler la résine, la dissoudre dans l’alcool et en imprégner des feuilles pour créer le papier d’Arménie, qui dégage son parfum en se consumant. Ils se sont séparés assez vite mais la société est restée dans notre famille.

À la mort de mon grand-père, ma mère a pris sa suite. Elle a tenu trois ans, mais elle était déjà âgée et cherchait quelqu’un pour lui succéder. Mes frères n’étaient pas intéressés. J’habitais seule à Toulouse, mes enfants étaient grands, alors elle m’a demandé si j’avais le courage de reprendre l’affaire, sinon elle la vendrait.

"J’ai accepté de relancer la société familiale, qui était en train de mourir."

Au décès de mon mari, m’étant retrouvée dans l’obligation de travailler, j’avais fait de la décoration en toile de Mayenne. Ce n’était pas une vraie expérience d’entrepreneur, mais j’ai accepté de relancer la société familiale, qui était en train de mourir. Je me suis fait conseiller par des amis industriels.

La propriétaire de l'entreprise de Montrouge : Mireille Schvartz
La propriétaire de l'entreprise de Montrouge : Mireille Schvartz

Pendant près de quinze ans, j’ai participé au salon Marjolaine, et je me suis rendu compte de notre notoriété. Je me rappelle l’étonnement des gens qui pensaient souvent que nous n’existions plus et leur joie de retrouver ce produit qui leur rappelait des souvenirs.

Au début, quand on a commencé à avoir du succès, j’étais presque affolée. Nous travaillions encore à la main. Les bons de commandes s’entassaient, alors on a dû trouver des machines. Tous les vendredis matin, nous les arrêtions pour les nettoyer, car le papier, très duveteux, dégage de la poussière. Cependant, notre production reste encore très artisanale, bon nombre d’opérations sont réalisées manuellement, comme le trempage des feuilles.

Pas question pour nous de délocaliser ! L’entreprise est très bien à Montrouge, les habitants nous aiment beaucoup, je reçois les écoles primaires, les stagiaires du collège, et j’embauche toujours des gens de la ville et des communes limitrophes. Ils peuvent même rentrer déjeuner chez eux, et restent des années chez nous.

"Je pense que parmi mes petits-neveux ou mes petits-enfants quelqu’un voudra prendre la suite..."

Longtemps, nous n’avons commercialisé que le papier traditionnel mais lors de l’année de l’Arménie en France, le parfumeur Francis Kurkdjian, célèbre pour avoir créé Le Mâle, pour Jean Paul Gaultier, est venu me proposer de réaliser une nouvelle senteur pour l’occasion. Nous avons donc travaillé ensemble sur ce nouveau papier, qui est aussi vendu avec une bougie. Puis, nous avons élargi la gamme avec un parfum à la rose. Nous exportons 12 % de nos ventes au Japon, au Canada, en Corée, au Chili et un peu aux États-Unis.

papierQuand je regarde derrière moi, je vois que j’ai changé. J’ai eu des malheurs, comme tout le monde, mais j’ai eu la chance de faire ce que je voulais dans ma vie. J’ai pu élever mes enfants avant de travailler dans une société que j’aime et avec des gens formidables que j’apprécie beaucoup. Je suis comblée.

Aujourd’hui, j’approche de la retraite. Je pense que parmi mes petits-neveux ou mes petits-enfants quelqu’un voudra prendre la suite et continuer à faire vivre cette entreprise centenaire. De mon côté, j’en profiterai peut-être pour aller enfin visiter l’Arménie mais aussi le Laos où pousse le benjoin, l’arbre dont on utilise la résine. »

Julie Boucher

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