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"Je ne peux pas payer ma main"

Publié le 7 juin 2012

Amputé il y a trois ans, cet employé municipal vient d'avoir le privilège de tester une prothèse dernier cri. Il savoure son bonheur retrouvé tout en se battant pour récolter les 40 000 euros qui lui permettront de la garder...

«Je suis plutôt ouvert à la plaisanterie. Quand on m'a affublé du prénom de Terminator, je l'ai bien pris. Il est vrai qu'avec ma main articulée, je ressemblais plus au robot du film qu'à un être humain. Mais depuis quinze jours, je porte une nouvelle main artificielle, techniquement bien plus perfectionnée. A présent, je ressemble à un homme. Même le regard des gens a changé. Dans la rue, je passe inaperçu. Au travail, les collègues me serrent plus facilement la main car celle-ci ne broie plus les phalanges, ne brise pas une coupe de champagne. Alors que celle d'avant...

Un bonheur comme ça, cela n'a pas de prix. Ou plutôt si. Une main si sophistiquée coûte 40 000 €. Pour l'instant, je la porte à l'essai - c'est un prototype - mais c'est sûr, dans quelques semaines ou quelques mois, les fabricants vont me reprendre cette main salvatrice. Et alors, je ne sais vraiment pas comment je vais gérer le quotidien...

Tout a commencé il y a trois ans, en juin 2009. J'ai eu un terrible accident sur lequel je ne souhaite pas revenir. Toujours est-il que j'ai perdu ma jambe gauche et ma main droite. En me réveillant à la Pitié-Salpêtrière à Paris, je n'ai plus qu'une jambe et une main. Deux mois d'hôpital suivis par deux ans de rééducation fonctionnelle au centre de Coubert en Seine-Maritime vont petit à petit me redonner le goût de vivre. A 48 ans, je suis divorcé avec un enfant de 17 ans et je n'ai plus que deux membres sur quatre. Mais je vais m'en sortir.

Dans ce grand centre de rééducation, on me fixe au début une prothèse de jambe mécanique en acier et un crochet en guise de main. Oui, comme le Capitaine Crochet ! Cette jambe-là si rigide me fiche par terre très souvent car je dérouille du genou. Quant au crochet effrayant vissé à la place de la main, il me sert à... saisir des quilles. Très utile ! En tous cas, il n'est pas envisageable pour l'heure, ni de manger tout seul, ni de m'habiller sans être assisté.

Même avec ces prothèses de fortune, je progresse dans ma rééducation. Au bout d'un an, grâce à ma combativité et à mon excellente adaptation, je reçois une nouvelle jambe avec un genou articulé et une nouvelle main « myo-électrique » bardée d'électrodes. Dorénavant, je marche sans tituber et je saisis des objets par la main qui s'ouvre, qui se ferme. Quelle avancée ! A ce stade, je vais pouvoir recommencer à travailler. C'est le maire d'Ozoir-la-Ferrière lui-même qui va m'aider, en aménageant dans sa commune un poste pour moi, au centre socioculturel. Je redécouvre enfin mon autonomie ; j'entrevois la fin du tunnel.

Début mars, c'est le jackpot : le centre de rééducation me propose une nouvelle (la troisième) prothèse de main. Révolutionnaire, paraît-il. Je suis chargé de la tester comme trois autres personnes amputées en France. Je suis un cobaye volontaire. Elle est tellement belle cette main et en plus, elle fonctionne presque comme un vrai membre : les doigts sont tous indépendants les uns des autres et les phalanges flexibles.

En contractant mon avant-bras, c'est l'index qui, seul, se met à bouger. Je vais pouvoir pianoter sur un ordinateur, ce qui ne m'est pas arrivé depuis des lustres ! Mieux : avec deux contractions de l'avant-bras, c'est mon pouce qui se replie. Me voilà ivre de joie à l'idée d'enfiler moi-même mes chaussettes, mon pantalon. Je vais aussi pouvoir attraper un stylo pour réapprendre à écrire avec cette satanée main droite. Petit plus : dorénavant, je peux aussi nouer mes lacets tout seul ! Même au travail, je vais devenir plus productif car je suis apte à faire des photocopies. Dans mes rêves, je me remets à penser au bricolage, ma grande passion de toujours. A la maison, mon établi m'attend...

Et dire qu'ils vont me l'enlever bientôt, c'est sûr. Car cette prothèse n'est pas encore agréée par le ministère de la Santé et donc pas remboursée par la sécurité sociale. Les 40 000 €, je ne les ai pas ! Je ne touche que le SMIC. Une association* du centre Coubert va sûrement me soutenir pour financer cet achat. Parce que cette main-là, je veux la garder pour toujours. Elle fait partie de moi... Enfin presque !»

*association Mathusala, 77170 Coubert.

Propos recueilli par Alicia Comet

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