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Jérôme Dormion : “Je suis taupier dans 
les jardins royaux !”

Publié le 2 mai 2017

Ce fils d’agriculteur de 40 ans, Jérôme Dormion, travaille dans les parcs des châteaux de Versailles, Chantilly et Rambouillet, pour venir à bout des taupes dont il élimine environ 5.000 spécimens chaque année. Zoom sur une profession qui remonte à Louis XIV.

« J’ai relancé le métier de taupier à l’ancienne il y a dix ans. Tout jeune déjà, en compagnie de mon père, qui est agriculteur, on piégeait les taupes dans les champs et les jardins. Je n’imaginais pas alors que je pourrais en faire un business à part entière.

Dans un premier temps, j’ai travaillé comme représentant pour un fabricant d’engrais et de désherbants, et lorsque je croisais mes clients, certains me demandaient : “Dis donc, tu n’as rien contre les taupes ?” C’est comme ça que l’idée d’en faire mon métier m’est venue.

Les produits chimiques utilisés alors pour en venir à bout sont aujourd’hui interdits à la vente. Il a fallu retrouver le moyen de les attraper comme on le faisait du 
temps de Louis XIV.

VAP 3681  VAP 3681 JEROME DORMION TAUPIER DE VERSAILLES

Odeur

J’utilise le piège Putanges, qui vient d’un village de Normandie. Finalement, on n’a rien inventé de neuf. Il s’agit d’une sorte de tapette à souris que l’on doit installer dans les galeries souterraines creusées par les taupes. C’est le seul truc vraiment efficace. J’ai donc relancé ce système artisanal que l’on utilisait à l’époque d’André Le Nôtre, le concepteur des parcs et jardins du château de Versailles, sous Louis XIV.

Il y avait alors au moins deux taupiers qui travaillaient sur place et étaient payés pour chaque bête attrapée. Leur logis était situé juste derrière le Grand Trianon, et on en voit encore aujourd’hui les vestiges. Dans ces temps lointains, on était taupier de père en fils. Ces professionnels étaient très bien considérés, car le Roi-Soleil piquait des crises de colère lorsqu’il voyait les taupinières surgir en une nuit au milieu de ses beaux jardins à la française. Avec le fontainier, ils étaient les seuls artisans à vivre à Versailles, près de la cour et du château.

Au fil des ans, le métier s’est un peu perdu, surtout avec l’utilisation des pesticides, jusque dans les années 80. Mais aujourd’hui, on les chasse de nouveau de façon traditionnelle, même si, à Versailles, on les laisse tranquilles dans certains endroits (près des moutons, en bordure de la forêt et dans les sites où l’herbe reste haute). Là où il y a beaucoup d’eau et en lisière des bois, elles construisent des galeries interminables à la recherche de vers de terre. Un seul animal peut créer jusqu’à 20 taupinières par jour, ces petits monticules de terre si disgracieux.

Dans les parcs et jardins de Versailles, où je suis le seul à travailler, j’en récupère environ 300 par an. Dans le domaine de Chantilly, elles pullulent aussi et font des dégâts. Tout comme à Rambouillet, que j’inspecte tous les quinze jours. Je me déplace aussi chez des particuliers, sur les stades de foot et sur les terrains de golf, car une taupe sur un green, ça fait un peu désordre, quand même…

C’est le seul mammifère qui ne fabrique pas de graisse en hiver, se montrant donc aussi actif en été que par grand froid. Il est myope mais rusé : tout est dans son odorat. Il faut poser les pièges avec des gants que l’on a d’abord souillés de terre, sinon il sent vite l’odeur de l’être humain.

VAP 3681 JEROME DORMION TAUPIER DE VERSAILLES

Trace

J’utilise aussi mes deux chiens, qui repèrent les petits nids enfouis à 30 cm dans le sol. La taupe est une grande travailleuse. D’ailleurs, on lui doit le verbe “bosser” : c’est une allusion directe à la petite bosse de terre qui permet de la repérer et de suivre sa trace.

Jadis, on utilisait les peaux des taupes pour fabriquer de longs manteaux aux châtelaines : il en fallait environ 900 pour une seule pelisse ! Et les Américaines en raffolaient. Actuellement, les peaux ne sont plus utilisées, car elles nécessitent trop de main-d’œuvre et sont trop petites.

La taupe n’a plus de prédateurs naturels : les chats sauvages, les renards et les rapaces ne sont plus présents sur les sites où elle prolifère… Chaque année, j’en trouve jusqu’à 5.000. On est loin des 7.000 récupérées par le taupier de Louis XIV ! »

Alicia Comet

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