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“Ma fille s’est enfuie en Syrie à l’ âge de 16 ans”

Publié le 11 décembre 2015

Une femme en niqab armée d’une Kalachnikov : c’est la dernière photo de Léa que sa mère, Valérie de Boisrolin, a reçue. Deux ans avant, elle était une adolescente sans histoire. Jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse et se fasse embrigader…

Ma fille était une adolescente équilibrée. Mon mari et moi avons toujours veillé à inculquer une bonne éducation à nos enfants. Léa n’a d’ailleurs jamais posé de problème. Elle a toujours eu des copines, elle aimait danser sur les chansons de Rihanna ou Beyoncé, s’habiller à la mode. Nous étions très complices toutes les deux. Souvent, elle me disait : “Tu sais, quand je vois toutes les mères de mes copines, […] je me rends compte que j’ai beaucoup de chance d’avoir une maman comme toi !”

Elle avait 15 ans quand elle est sortie pour la première fois avec un garçon. Mais, déçue par cette relation, elle s’est aventurée sur un site de rencontres. Un jour d’octobre 2012, elle m’annonce avoir parlé à “un type sympa, un Arabe”. Elle m’explique vouloir juste rendre son ex-petit copain jaloux. Mais un mois plus tard, elle me dit qu’il souhaite la rencontrer. J’étais d’accord à condition de l’accompagner.

D’origine algérienne, Bachir (Le prénom a été changé, ndlr) est petit et mince, avec de beaux cheveux ondulés, mi-longs. D’emblée, je m’aperçois qu’il me serre la main du bout des doigts, comme si le fait de me toucher le répugnait. Il ne me plaît pas. Mon mari propose de l’inviter à la maison pour le rencontrer. Là, il nous demande carrément la main de notre fille ! Nous nous y opposons et coupons court. Dès le lendemain, j’exige de Léa qu’elle rompe avec ce garçon en lui envoyant un SMS devant moi. À contrecœur, elle s’exécute. Mais, petit à petit, je remarque qu’elle rentre plus tard après l’école, ne porte plus de vêtements près du corps et arrête de se maquiller.

"Elle a toujours eu des copines, elle aimait danser sur les chansons de Rihanna ou Beyoncé, s’habiller à la mode."

Quelques mois après, le 5 juin 2013, notre vie bascule. Ce jour-là, Léa doit passer la journée avec une copine. Mais, en fin d’après-midi, je n’ai toujours pas de nouvelles d’elle. À 20 h 30, très inquiets, mon mari et moi allons signaler sa disparition au commissariat. À notre retour à la maison, vers 23 h, je découvre avec effroi que tous ses vêtements ont été emportés, même sa poupée fétiche. Je réalise qu’elle est partie d’elle-même, et peut-être avec Bachir.

Le lendemain, j’appelle toutes ses relations. J’apprends que ma fille s’est convertie à l’islam six mois plus tôt, se présente comme la femme de Bachir et qu’elle porte, quand ils sont ensemble, un niqab noir ne laissant entrevoir que ses yeux ! Comme je le raconte dans mon livre [Embrigadée, édité aux Presses de la Cité, ndlr], pendant des mois, elle a mené une double vie. Ce garçon l’a totalement prise en main, sous nos yeux. Je contacte aussitôt les parents de Bachir pour leur demander où est ma fille. Leur réponse me glace le sang. Léa et son copain sont installés dans un appartement en banlieue parisienne. “Il faut absolument sortir votre fille de là, elle est en danger”, m’explique le beau-père de Bachir.

Au commissariat, je transmets l’adresse de l’appartement et demande aux policiers d’aller la récupérer au plus vite. On me fait comprendre que l’ambiance est électrique dans ce quartier, et qu’il est difficile d’intervenir. Par ailleurs, Léa a 16 ans. Elle est sexuellement majeure.

"L’entendre est un vrai soulagement, mais ce qu’elle dit me sidère."

Puis, deux semaines après sa disparition, elle nous appelle enfin. Elle me dit : “Ne t’inquiète pas, maman, tout va bien, je suis bien entourée. Je suis avec des sœurs musulmanes.” L’entendre est un vrai soulagement, mais ce qu’elle dit me sidère. Un mois et demi après cet appel, le commissariat m’informe que ma fille a été retrouvée ! Je reprends confiance et espoir. Mais sur place, l’un des -policiers me met en garde : “Préparez-vous, madame, vous allez avoir un choc”. Il ouvre la cellule. Ma fille est en niqab.

Arrivés à la maison, Léa se met à prier, paumes vers le ciel. Elle m’affirme : “Tu vois le vent, là ? C’est Allah qui envoie le vent… Si tu as soif, ce n’est pas toi qui as soif, c’est Allah qui te dit de boire…” Le lendemain matin, je réalise qu’elle s’est enfuie par une fenêtre chez son petit ami. La situation est insupportable. Mon mari et moi décidons d’aller chercher notre fille. Avant de partir, j’appelle le commissariat pour les informer. On m’interdit d’y aller : trop dangereux. “Ne vous inquiétez pas, on les surveille”, me dit-on. Pas assez, visiblement, car le 12 novembre 2013, je reçois un message que je n’oublierai jamais : “Maman, je vais vous faire du mal mais je vous dois la vérité : je suis partie à l’étranger, dans un pays en guerre.”

Léa est en Syrie. Par chance, elle ne coupe pas les ponts avec nous. Elle m’appelle ou m’écrit quand elle le peut. Ses propos oscillent entre l’agressivité : “Je n’ai pas à répondre à des mécréants comme vous” et des messages rassurants : “Ne vous inquiétez pas, je vais bien”. Pour le nouvel an 2014, elle m’envoie une photo : “Regarde, maman, c’est moi !” Je vois une femme en niqab dans une rue poussiéreuse bordée d’immeubles en ruine. Elle porte une Kalachnikov en bandoulière ! C’est un cauchemar !

Près d’un an auparavant, elle a mis au monde un petit garçon : Mounir. Un beau bébé qui ressemble à ce qu’elle était enfant. C’est ce que je redoutais le plus, car son retour sera désormais plus compliqué. Pourtant, je garde espoir. Elle a su partir, pourquoi ne pourrait-elle pas revenir ? »
 

Marine Mazéas

Sur le site www.stop-djihadisme.gouv.fr, vous trouverez d’autres témoignages, ainsi que toutes les informations nécessaires pour identifier les signes qui peuvent laisser présager d’un embrigadement.

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