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"Maltraitée pendant mon enfance, j’ai réussi à être une bonne mère"

Publié le 10 janvier 2011

"J’ai six ans quand je me souviens de mes premières punitions. Chaque jeudi, ma mère m’enfermait dans ma chambre toute la journée jusqu’au vendredi matin. Je n’avais pas le droit de manger, ni de boire. Les volets étaient fermés pour que je sois dans le noir le plus complet. Je n’avais aucun jouet. Je pleurais toute la journée puis éreintée par le chagrin, je finissais par m’endormir. Un de mes pires souvenirs, c’était d’entendre ma mère plaisanter avec mes quatre frères. Je l’entendais chanter en faisant la cuisine. Je sentais les odeurs de quiche, un plat que j’adorais alors que je n’avais droit de temps en temps qu’à une panade (du pain bouilli dans le lait avec un œuf). Un plat infâme que je ne touchais pas.

Pourquoi ces punitions ? Je ne l’ai jamais su. Je me revois jouant et tout d’un coup, ma mère m’attrapait et me mettait les fesses dans le seau d’eau avec lequel elle nettoyait le sol. Chaque matin avant de partir à l’école, je savais qu’une punition m’attendrait : “Ce soir, lorsque tu rentreras, tu iras directement dans ton lit et sans manger“, me lançait ma mère. Pourquoi ? Je ne le savais pas : avais-je trop ri ? avais-je trop parlé ? Quelle faute avais-je commise ? Quoiqu’il arrive, je me sentais toujours responsable. Je ne savais pas comment faire pour me faire aimer d’elle. J’étais timide, je me trouvais laide, j’avais peur de tout et je n’osais pas m’affirmer. Longtemps j’ai pensé que je méritais toutes ces punitions parce que je n’étais pas gentille. Le soir de mes sept ans après avoir fait ma prière, je me suis enroulée dans mes couvertures pour ne plus respirer. Je voulais mourir. Que tout s’arrête, enfin. Je ressentais une grande souffrance. J’ai recommencé le jour de mes dix-sept ans : j’ai avalé des somnifères. Personne à la maison n’a compris que c’était un appel au secours et la vie a repris son cours comme si de rien n’était.

A la maison, je ne servais qu’à faire le ménage, la vaisselle, les lits de toute la famille y compris celui de mes parents. Une vraie petite Cosette. Je faisais mes devoirs d’école après la vaisselle du soir. Je n’avais droit à aucune sucrerie, sauf à Pâques ou à Noël. Ma mère me confisquait systématiquement mes cadeaux. Elle m’a mise à 11 ans dans un couvent où les sœurs nous apprenaient à être de bonnes maîtresses de maison. Toutes les petites filles rentraient chez elles pour le week-end. Ma mère venait me chercher une fois par mois.

J’habitais à seulement 5 kilomètres de là. Mon père, lui, m’aimait et me gâtait. De temps en temps, il m’emmenait à Paris. Il m’achetait des gâteaux, me faisait visiter des musées. Il me racontait la nuit, des étoiles, et m’apprenait des chansons scoutes. Il s’est occupé de ma culture. Je pense qu’il n’était pas heureux en ménage et qu’il fermait les yeux pour avoir la paix. Aucun ne mes frères ne m’aimait sauf Didier, mon aîné. Il me sortait, me protégeait, m’embrassait, j’étais sa petite sœur chérie. Mais il ne pouvait pas m’apporter du pain lorsque j’étais punie car ma mère me surveillait de très. Le jour de mon mariage, j’étais fière d’être au bras de mon père et je me souviens lui avoir souvent dit durant le trajet de la mairie à l’église que je l’aimais. J’ai eu mon premier enfant : une fille puis trois ans après, un garçon. J’étais heureuse de fonder une famille même si j’avais peur de reproduire l’attitude de ma mère avec mes enfants, surtout auprès de ma fille. Cela n’a pas été du tout le cas ! Je suis une vraie mère poule et même une grand-mère poule ! Quand mes frères se sont mariés, je n’ai pas été invitée à leurs mariages. Les réunions de famille se passaient sans nous. Mes enfants n’ont jamais connu leurs cousins.

A 50 ans j’ai pris conscience de ce mal-être, de cette blessure en moi. J’ai décidé de me faire suivre par une analyste. Elle m’a ouvert les yeux et elle m’a fait comprendre que ce que je cherchais à travers tous mes actes, c’était l’amour de ma mère et que ma mère ne m’aimait pas. Je me suis vraiment construite à partir de cette période. Du côté de mes frères, le bilan est tragique. Didier s’est suicidé à 50 ans, Dominique s’est pendu au même âge. Quant à mes deux derniers frères, ils ont sombré dans l’alcool. Mon père est mort, il y a deux ans, et il me manque atrocement. J’ai rencontré au cimetière des amis de classe, des gens qui m’avaient connue, petite. Je leur ai demandé quel genre de petite fille j’avais été, quel genre de camarade. Les secrétaires tout comme les anciennes amies se souvenaient de moi comme une petite fille très mignonne, polie et gentille. Alors que ma mère n’avait de cesse de me répéter que j’étais affreuse et méchante. Ce que j’avais fini par croire.

J’ai élevé mes deux enfants en leur donnant beaucoup d’amour. Je m’occupe aussi de mes cinq petits-enfants. J’adore jouer avec eux, les embrasser, leur offrir des cadeaux et de les avoir en vacances à la maison. J’ai pris confiance en moi et je suis heureuse de m’en être aussi bien sortie. Aujourd’hui je ne vis que pour la famille que j’ai fondée. Je voudrais montrer à travers mon témoignage qu’on peut avoir une enfance difficile et malgré tout s’en sortir, devenir quelqu’un de bien. Il n’y a pas de fatalité."

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