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« Sept ans de malheurs ? Moi, ça a duré toute ma vie... »

Publié le 28 juillet 2011

"Je suis née en décembre 1932 à la clinique de La Belle de Mai, à Marseille, maudite par ma famille car “bâtarde“. Mon père était employé aux jardins maraîchers de mes grands-parents et, quand ma mère est tombée enceinte, ma grand-mère a refusé qu'il l'épouse : je ne l'ai donc jamais connu. J'ai alors été placée chez une nourrice qui s'est comportée comme une vraie mère pour moi durant les premières années de ma vie, sans doute les plus heureuses.

J'ai été arrachée à ma nounou à 5 ans car ma mère s'était remariée et ma grand-mère avait alors ordonné ma réintégration dans la famille. Pourtant, on m'y traitait toujours comme une étrangère, personne ne me montrant d'affection, on se contentait de me dresser. D'ailleurs, je me souviens encore des douloureuses retrouvailles avec ma mère... célébrées par une fessée qu'elle m'a administrée dès le premier soir !

J'ai donc grandi dans la ferme familiale où j'ai travaillé très dur dès mon plus jeune âge, sous les ordres de mon beau-père. À la maison, personne ne m'encourageait d'autant que la guerre faisait rage. Et le 27 mai 1944, peu avant la libération de Marseille, alors que j'étais hospitalisée, la ville a subitement été bombardée. Seule dans ma chambre, j'étais terrorisée ! Ma mère m'a retrouvée dans un état de choc au bout de quelques heures, au cœur de l'horreur et des ruines. Une autre fois, alors que nous étions sur une plage de la ville, nous avons été mitraillés par l'aviation allemande. Réfugiés dans un bar, nous en sommes sortis indemnes... mais leur mur extérieur était criblé d'impacts de balles ! J'ai coutume de dire que même la mort n'a pas voulu de moi.

À la fin de la guerre, se pose la question de savoir si je dois continuer le collège ou non. Mon ancienne nounou est d'accord pour payer ma pension malgré ses faibles revenus, et mon institutrice semble me soutenir... Sauf qu'elle propose à ma mère de me prendre pour le ménage de son école primaire au lieu de m'envoyer poursuivre mes études ! Évidemment ma mère a immédiatement accepté. A commencé alors la valse des placements chez des gens tantôt adorables tantôt odieux et sans cœur. Et l'argent que je gagnais... je le dépensais en cadeaux pour cette famille qui ne m'aimait pas.

Quelques années plus tard, à 21 ans, me voilà mariée... surtout pour le pire. “Un jour, je la tuerai !“, voilà la phrase prononcée un jour par mon mari qui pourrait résumer une grande partie des 32 années pendant lesquelles je suis restée avec lui. Un jour, dans un accès de colère, il avait même placé son couteau contre ma gorge ! Nous avons rapidement eu des enfants : trois bébés que j'aimais plus que tout au monde. Quant à mon époux, il était toujours absent et totalement indifférent.

Alors que ces petits étaient tout pour moi, le noyau autour duquel ma vie gravitait a volé en éclats. C'est mon fils cadet qui est parti le premier : il a eu un accident de moto, très jeune. Puis ma fille est morte d'un cancer quelques années plus tard.

Il ne me restait plus que mon fils aîné. Jusqu'au jour où il a appris que sa fille désirait changer de sexe. Il n'a pas supporté cette idée et un jour qu'il était venu m'en parler, de colère il a levé le poing sur moi, qui tentait d'apaiser les choses. Lui qui avait toujours manifesté son horreur pour les coups que me portait mon mari avait commis l'irréparable, il avait osé me frapper. Toutes mes illusions s'effondraient.

Aujourd'hui, je vis dans des conditions précaires, j'ai 78 ans, je fais toujours des ménages pour survivre. Et je me demande encore aujourd'hui comment une seule personne a pu vivre tant de misères...

Dolise a publié son récit, « Hors du nid », ainsi qu'un recueil de poèmes : www.editions-des-sourciers.com

propos recueilli par Marie Godfrain

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