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Suzana Sabino : “Je suis dans l’ombre d’un athlète sans bras, ni jambes…”

Publié le 21 avril 2019

Elle est la femme du célèbre quadri-amputé Philippe Croizonqui traversa la Manche à la nage en 2010. A 50 ans, elle nous raconte sa rencontre, son amour et son quotidien avec lui.

«J’ai rencontré Philippe sur Meetic, de la manière la plus moderne qui soit. Il avait posté un portrait de lui avec un message rigolo : “Il faisait beaucoup de vent et… mes cheveux se sont envolés !” Je l’ai trouvé amusant et je lui ai répondu tout de go : “Si le vent souffle vers moi, je te les ramènerai…” Dans un autre message, il m’a ensuite expliqué qu’il avait été amputé des deux jambes et des deux bras, après avoir reçu une décharge de 20 000 volts dans le corps, mais qu’il était parfaitement autonome. à l’époque, il y a douze ans, mes trois filles avaient 6, 8 et 9 ans et je cherchais surtout des amis pour sortir, voire plus si affinités…

Son handicap ne m’a pas fait peur. On a beaucoup discuté au téléphone avant de se rencontrer en vrai, le jeudi 19 octobre, je me souviens bien. Je m’étais dit qu’il fallait casser les codes : comme il ne pourrait jamais m’offrir de bouquet de fleurs, je suis arrivée chez lui avec une énorme gerbe de roses rouges. Je travaillais alors dans un entrepôt et je fabriquais des bouquets pour la vente par Internet… Mon attitude l’a surpris. Mais le courant est vite passé. Il était jovial, avec un grand sens de l’humour et une philosophie qui correspondait à la mienne. Moi qui trouve souvent les hommes ennuyeux, je rencontrais enfin quelqu’un de drôle, qui vous fait oublier son handicap. Blagueur, il était aussi proche des enfants. Dès le début, on a été en osmose.

J’ai emménagé chez lui un an après. Là, j’ai saisi qu’il fallait que je pense pour deux en permanence. On ne peut jamais sortir sur un coup de tête. Il faut préparer le fauteuil et s’organiser. Quand je prends une brosse à dents, il faut toujours que je pense à prendre la sienne aussi…

Un jour, je l’entends dire à une journaliste qu’il a l’intention de vivre son “vieux” rêve : traverser la Manche à la nage. Je me suis dit : il ne va pas bien ; il a pété un câble ! Mais il me l’a confirmé : “Maintenant, il faut que je me lance !” J’ai alors mis toute mon énergie pour l’aider à relever ce défi. Et je m’y suis même un peu perdue. Pendant deux longues années, j’étais à ses côtés pendant chaque entraînement. Je pense que j’ai sacrifié ma vie de maman pour lui. Avec le recul, je ne le regrette pas, même si ce fut dur pour moi…


Avec Philippe, un défi chasse l’autre. En 2012, il a voulu relier à la nage les cinq continents. Il ne voulait pas faire de pauses. Il ne pensait qu’à ça ! Moi, j’ai craqué. Je finissais par me demander qui j’étais : la femme, la mère ou l’aidante ? Pendant trois semaines, j’ai pris le large sur le chemin de Compostelle. Pour remettre les pendules à l’heure, me retrouver. Pendant cette marche, j’ai beaucoup pleuré. Quand j’ai été mieux, je suis rentrée, ragaillardie par l’effort. Et j’ai repris ma place. A côté de lui. Pour toujours.

Il a voulu participer au Dakar en 2017. J’étais là pour conduire le camping-car dans les sables mouvants et sous la pluie de Bolivie. Quand nous sommes arrivés à Buenos Aires, Philippe m’a demandée en mariage. Il s’est rendu compte à quel point je comptais pour lui et je lui étais devenue indispensable !

Ensuite, j’ai décidé d’écrire ce livre* qui a été pour moi un très bon exutoire. Je continue à être près de Philippe. Je suis sa secrétaire, son amie, son épouse. Je l’aide au maximum. Finalement, je ne me sens bien qu’en faisant ça. Et je me dis que nous sommes quelque onze millions d’aidants en France qui savent de quoi je parle ! »

*Ma vie pour deux, éd. Arthaud, 19,90€

Alicia COMET

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