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"Trahie par la Dass, j'ai été “enlevée“ pendant un an à ma mère"

Publié le 6 mai 2011

« Il ne se passe pas un jour sans que je pense à ma mère. Elle s'appelait Gina. Elle avait épousé un militaire de carrière, dont la vraie famille était l'armée, et ils ont rapidement divorcé. Infirmière durant la guerre, Gina a repris son métier à Lyon pour subvenir à nos besoins. Ses horaires l'ont cependant obligée à nous placer très tôt en pension, ma soeur Marie-Claire et moi. Malgré ses journées à rallonge, elle avait du mal à joindre les deux bouts. C'est alors que, lasse de la situation, la mère supérieure du pensionnat a prétendu que l'Etat pouvait lui venir en aide, et lui a soumis un contrat... Arrivée d'Italie en 1946, Gina lisait mal le français. Elle a fait confiance à la mère supérieure, signant le document, au terme duquel, sans le savoir, elle nous... abandonnait !

Gina, ma mère

C'était la veille de Noël 1961. J'avais neuf ans. Les mois ont passé. Puis, un matin du mois de mars, alors que nous nous apprêtions à partir à l'école, ma soeur et moi avons été convoquées dans le bureau de la mère supérieure. Là nous attendait une assistante sociale qui nous a fait monter dans une voiture, direction les Monts du Lyonnais. Je ne comprenais pas ce qui se passait. J'ai tapé dans les sièges et hurlé jusqu'à notre arrivée dans un petit village. Là, nous avons été présentées à une femme aux cheveux frisés, portant des lunettes à grosses montures. “La vieille“, comme nous allions bientôt la surnommer.

C'était là notre nouvelle famille, nous a-t-on alors expliqué. Pour nous, c'était incompréhensible... Dès que l'assistante sociale est partie, “la vieille“ nous a montré son vrai visage, nous expliquant les règles de la maison. Elle tenait un café. Le matin, nous devions nous lever à 5 h 30 pour éplucher les légumes, avant de nettoyer les tables et les chaises du restaurant. Nous étions épuisées avant même d'aller à l'école où l'on nous appelait “les enfants de la Dass“. Qui était cette “madame Ladasse ?“, nous demandions-nous. Avant de comprendre, effondrées...

A gauche, Chantal a 7 ans. C'était l'insouciance, avant d'être placée chez "la vieille"

Le midi et le soir, retour au café, pour faire le service et la plonge. Pour nous nourrir, on nous servait les restes. Notre chambre était notre refuge, comme ce tilleul planté face au café, d'où l'on surveillait les voitures venant de Lyon, espérant voir notre mère arriver. C'est là que nous avons aperçu notre frère Marco, qui sortait les vaches... Lui aussi avait été placé dans une famille d'accueil. Très vite, notre seul but a été de nous sauver de cet enfer.

Pendant ce temps, la mère supérieure expliquait la situation à Gina qui était venue nous chercher pour le week-end. Comprenant qu'elle avait trompée, dépossédée de ses enfants, elle est entrée dans une rage folle, hurlant, errant dans les rues... Son seul recours était le tribunal où on lui a expliqué qu'un jugement était nécessaire pour récupérer ses enfants, et qu'elle ne pourrait pas nous voir avant deux mois. Elle a immédiatement cherché à nous retrouver mais c'est, finalement, nous qui avons réussi à la contacter, en lui envoyant une lettre.

La fille du boulanger avait payé le timbre, la fille du maréchal-ferrant avait fourni l'enveloppe et le papier ! Lorsqu'elle a reçu notre S.O.S., elle est immédiatement venue, accompagnée de Norbert, notre futur beau-père. Elle a surgi dans le café. Pour nous, c'était comme une apparition de la Vierge ! Mais elle n'a évidemment pas pu nous emmener ce jour-là... Elle a dû retourner à Lyon et se lancer dans une âpre bataille juridique.

Avec l'aide de Norbert, maman a pu convaincre le juge qu'elle pouvait nous assumer financièrement. Après plusieurs reports, le juge lui a finalement donné raison. Plus d'un an s'était écoulé... Aussitôt, elle a insisté pour venir nous chercher. L'assesseur du juge l'a accompagnée. A minuit ce soir-là, elle est venue nous arracher à “ la vieille“. Nous pouvions enfin renouer avec l'insouciance de l'enfance.

Jamais je n'oublierai ce qu'on m'a fait. Aujourd'hui, je veux me battre pour les enfants placés, et maltraités, comme nous l'avons été. De nos jours encore, les familles d'accueil sont recrutées sans enquête préalable et l'on n'écoute toujours pas les souffrances de ces jeunes. Je veux le faire savoir. C'est pourquoi j'ai écrit cet ouvrage “Trahie par la DASS“... »

Pour commander le livre de Chantal, édité à compte d'auteur, la contacter au 06 07 15 69 60.

Propos recueilli par Paul Romano

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