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Walter Benjamin : “Ma vie après l’attentat de Bruxelles…”

Publié le 7 avril 2018

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© Walter Benjamin Le roi Philippe de Belgique et son épouse, Mathilde, à son chevet.

Deux ans après avoir été victime d’une attaque terroriste, Walter Benjamin, rescapé de 49 ans, raconte son lent retour à la vie. Un beau message de paix à l’adresse des musulmans notamment.

«Aéroport de Bruxelles, le 22 mars 2016. Il est 7 h 58. Je suis sur le point d’embarquer lorsqu’un kamikaze se fait exploser à 3 mètres de moi.

Violemment projeté en arrière, je découvre que je viens de perdre… ma jambe.

Autour de moi, des corps brûlés, un homme décapité. Une vision d’horreur. Une scène apocalyptique qui me revient en tête encore si souvent aujourd’hui.


Hébété, assis contre une colonne, je regarde mon autre jambe ensanglantée avec un trou.

Autour de moi règne le chaos. J’ai le sentiment d’être le seul survivant.

Deux frères

Une quinzaine de minutes plus tard, Hassan, l’électricien de l’aéroport, vient me porter secours. Il enjambe les corps inertes et me propose son téléphone pour que j’appelle ma mère. Hassan me serre contre lui, ne sait pas trop quoi faire dans cette panique. Il reste à côté de moi jusqu’à ce que les secours arrivent, à 8 h 35.

Un militaire m’a fait un garrot pour arrêter l’hémorragie. Hassan me soulève pour me déposer sur un brancard.

Quelques jours après, il retrouvera ma trace et viendra me saluer à l’hôpital…

Du 22 mars au 1er août, cet homme de 40 ans, musulman pratiquant (moi, je suis juif non pratiquant !) viendra chaque jour – sans exception – me rendre visite dans ma chambre d’hôpital. Le lien qui s’est créé entre nous est indestructible et très particulier.

Nous sommes devenus deux frères, par accident. Même si nous n’avons pas les mêmes opinions, ni les mêmes engagements, je sais que je peux compter sur lui et qu’il peut compter sur moi pour toujours ! On se respecte tellement, on dialogue.

Depuis que je vais mieux, il est même venu en Israël avec moi ; je suis allé au Maroc avec lui. Ce lien est unique. Cet homme est unique aussi.

Imaginez que pendant plus de quatre mois, il est venu à mon chevet sans relâche. C’est lui notamment qui m’a permis de rester vivant. Hyperprotecteur, il m’apportait du couscous et d’autres plats marocains que préparait sa femme. Des croissants le matin aussi, et du café.

Le fait qu’il soit musulman pratiquant, c’est-à-dire qu’il vive avec le Coran lui a donné une dimension humaine supplémentaire. Il aide son prochain. Moi je ne suis pas religieux, mais je l’admire.

Comprendre

Dès le début, j’ai voulu comprendre ce qui s’était passé ce matin-là dans ce terminal maudit. à aucun moment, je n’ai voulu faire d’amalgame entre ces crapules d’extrémistes qui m’ont bousillé et la grande majorité de musulmans qui vivent honnêtement dans la religion. Pas question de faire un jour “la chasse à l’arabe” dans les rues de Bruxelles !

Hassan aussi a été traumatisé par ce qui s’est passé. Il avait besoin d’une thérapie. Mais pas avec un psy. Avec moi. Il avait besoin de parler, d’expliquer ce à quoi il avait assisté. Comme dans un cauchemar. Pour reconstituer les faits.

Au début et pendant des semaines, j’étais un peu à l’ouest évidemment. Et je n’avais pas envie moi non plus de discuter avec un psy qui ne pourrait jamais comprendre ce que j’avais vécu.

Avec Hassan, on pouvait parler… des heures ! J’ai vu des choses ; il me les a confirmées. C’est fondamental de comprendre ce qui est arrivé si on veut s’en sortir. Cela permet par la suite d’avancer.

Debout

Il faut aussi posséder une vraie force mentale. J’ai voulu rester en vie pour moi, mais surtout pour ma fille Maurane de 16 ans qui vit en Israël avec sa mère. Je crois que si je ne l’avais pas eue, j’aurais abandonné la partie, fermé les yeux. Car une fois que l’on ouvre les yeux justement dans ce service des soins intensifs de l’hôpital, on comprend qu’il va falloir se battre si l’on veut marcher de nouveau un jour ! Même avec une prothèse.

Il y a une vie après l’accident, après le traumatisme, après l’attentat. C’est en soi qu’il faut puiser cette force. Quand j’ai commencé à aller mieux, je me suis dit : “Mais quelle femme va pouvoir m’aimer ?”

Et puis, j’ai eu plusieurs histoires à l’hôpital avant de rencontrer une jeune Parisienne, l’an dernier, dans le hall… J’ai retrouvé l’amour et une belle confiance en moi.

Deux ans après ce drame, je suis debout. Je marche, même si j’ai trois séances de ciné par semaine à l’hôpital. J’en profite souvent d’ailleurs pour aller voir d’autres patients qui sont souvent effondrés après avoir vécu une amputation. Je leur redonne le moral. Oui, on peut s’en sortir !

Quant à Hassan, on se téléphone régulièrement. Il passe dîner à la maison. On va se voir jusqu’à la fin de nos jours… »

• J’ai vu la mort en face, éd. du Rocher.

Alicia COMET

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