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Commissaire Vénère : La polémique sans fin sur les Fiches S

Publié le 31 mai 2018

L'événement de la semaine : Ce dispositif a prouvé une nouvelle fois ses limites avec la récente attaque au couteau dans le quartier de l’Opéra.

Trop, c’est trop !

Depuis 2013 et la montée en puissance de Daech en zone irako-syrienne, la France a été la cible de quelque quatre-vingts projets d’attentats djihadistes.

Si la grande majorité d’entre eux a échoué, notamment grâce à l’action des services de renseignement, douze avaient déjà eu lieu sur notre territoire avant l’abominable attaque au couteau de cuisine perpétrée samedi 12 mai dans la soirée, non loin de l’Opéra, à Paris.

Un attentat survenu en plein cœur de la capitale dans un quartier très touristique, qui a fait un mort, Ronan Gosnet, un jeune homme de 29 ans, et quatre blessés.

Son auteur, âgé de 20 ans, tout comme celui des attaques meurtrières de Trèbes ou de Saint-Étienne-du-Rouvray, était fiché S.

Français d’origine tchétchène, Khamzat Azimov, le terroriste de la rue Monsigny, abattu quelques minutes après un premier appel aux services d’urgence par la police, avait été fiché à l’été 2016, puis inscrit au Fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), car il était en contact avec un petit groupe de candidats au départ pour la Syrie.

La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) l’a suivi un temps, à Strasbourg.

Saturation

L’homme, également convoqué et entendu en 2017 par la section antiterroriste de la brigade criminelle, était donc parfaitement connu des services de police…

De quoi s’interroger encore et toujours sur cette fameuse fiche S.

Et comme cela ne suffisait pas, à peine la mémoire de la victime avait-elle été honorée par la maire de Paris, Anne Hidalgo, qu’un détenu de la prison de Brest, lui aussi fiché S pour radicalisation, a pu s’échapper à la faveur d’une visite à l’hôpital.

Cet individu potentiellement dangereux, capable de passer à l’acte à tout moment, a faussé compagnie à ses gardiens avec une facilité déconcertante.

Face à la polémique, la commission des lois du Sénat vient de décider de créer un groupe de travail sur l’amélioration du système des fiches S, qui semble visiblement au bord de la saturation…

Un système à améliorer

  • Que contient une fiche S ?
    C’est surtout un document d’alerte sur une personne présentant un risque pour la sûreté de l’État. On y trouve toutes les informations sur l’individu concerné à la suite d’un signalement national ou en provenance de l’étranger : l’activité déployée, les lieux fréquentés, les relations avec le milieu radicalisé, voire avec un terroriste connu, les séjours dans des pays où se situent les noyaux terroristes, etc.
     
  • Combien d’individus sont fichés ? Et pourquoi ?
    Le chiffre précis demeure inconnu en raison du caractère « secret-défense » de ce fichier. Mais on estime qu’environ 25 000 individus sont concernés. Ceux qui font partie ou ont un lien avec les mouvances islamique ou radicale, mais aussi tous ceux connus pour appartenir à des mouvements considérés comme terroristes : PKK (Kurdes), Hezbollah, mais aussi les ultras de gauche et de droite, les hooligans, etc.
     
  • En quoi consiste le Fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) ?
    Ce fichier, créé en mars 2015, est plus sélectif, car tous les fichés S n’y sont pas forcément enregistrés. Il vise tous les radicaux religieux susceptibles d’attenter à la sûreté de l’État. On dénombre actuellement environ 20 000 inscrits, dont 12 000 sont considérés « actifs ».
     
  • Comment sont utilisées les fiches S ?
    Elles servent de base à un tri définissant des priorités, en cherchant à cibler les individus qui risquent de préparer des attentats, finalité essentielle des investigations.
     
  • Quelles sont les conséquences opérationnelles ?
    Selon le danger potentiel de certains individus, les services de renseignement vont procéder à des filatures, des surveillances, des écoutes téléphoniques, des identifications, etc.
     
  • Les moyens des services de renseignement sont-ils adaptés à la quantité d’individus fichés ?
    À l’évidence non, car on ne peut mettre une équipe de surveillance derrière chaque individu. On ne cerne qu’un petit nombre d’entre eux, qui semblent les plus dangereux, soit sur le terrain, soit sur les réseaux sociaux, ou encore dans les lieux de culte. De nombreuses personnes fichées échappent donc à toute surveillance.
     
  • Pourquoi Azimov n’était-il pas surveillé ?
    Il m’est difficile de répondre de manière précise, mais je présume que les services de renseignement n’ont pas été alertés par une activité suspecte laissant présager la préparation d’un attentat. L’auteur était certes radicalisé, mais n’avait pas de casier judiciaire, et rien dans son comportement antérieur ne trahissait un risque de passage à l’acte.
     
  • Qu’en est-il du décloisonnement des services de renseignement ?
    En juin 2017, le président Macron a créé le Centre national du contre-terrorisme, directement rattaché à la présidence, afin de décloisonner les divers services concernés. On peut y voir une avancée notable, le chef de l’État ayant fait de cette lutte une « priorité nationale ».
     
  • Comment améliorer le système ?
    Nos lois devraient autoriser l’expulsion de tous les étrangers radicalisés, même s’ils n’ont pas commis de délit, mesure assortie d’une interdiction définitive d’entrée sur le territoire. Quant aux détenteurs d’un passeport français, il faut les isoler de la société par le biais d’une rétention administrative et créer une structure similaire à notre ancienne Cour de sûreté de l’État pour juger toutes les activités liées au terrorisme, en collaboration étroite avec les services de renseignement. Elle devrait être composée de magistrats civils et militaires ayant une expérience approfondie du milieu terroriste.
     

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il faut se donner les moyens de vaincre le terrorisme

Les autorités parlent beaucoup et agissent peu.

Il va de soi que l’on doit prendre des mesures coercitives à l’encontre des radicalisés les plus actifs.

Car si nos gouvernants disent que nous sommes en guerre contre le terrorisme, ils oublient l’essentiel : se donner les moyens de livrer ce combat, quitte à faire passer les libertés au second plan.

On crée en permanence de nouveau fichiers, des commissions, on rédige des rapports, mais pour quel résultat ?

Nos services de renseignement sont constamment sur la brèche.

En témoignent les nombreuses arrestations effectuées grâce à eux, qui ont évité autant de bains de sang.

Mais trop, c’est trop : identifier, signaler, ficher n’est pas suffisant.

Il appartient au pouvoir politique de prendre des mesures efficaces, visant soit à isoler ces individus du reste de la société, soit à les expulser de manière systématique.

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