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Commissaire Vénère : Islamisme radical, aucun service public épargné

Publié le 7 novembre 2019

L’attaque terroriste de la Préfecture de police de Paris soulève l’inquiétant problème des fonctionnaires radicalisés.

Jeudi 3 octobre. Préfecture de police de Paris. Il est 12 h 53 lorsqu’un homme, armé d’un long couteau de 20 cm poignarde trois policiers, dans deux bureaux de son service, la DRPP (Direction du renseignement de la Préfecture de police de Paris), avant de s’en prendre à deux femmes, agents administratifs, dans un escalier, puis d’être abattu dans la cour de ce bâtiment pourtant hautement sécurisé. Une folie meurtrière qui aura coûté la vie à quatre personnes en l’espace de sept minutes…

Passé le choc et l’émotion, deux semaines après les faits, la sidération demeure. La facilité avec laquelle Mickaël Harpon, un informaticien radicalisé de 45 ans, proche de la mouvance salafiste, a pu continuer à évoluer au sein d’un service dont l’une des missions est justement de lutter contre l’extrémisme est au cœur des inquiétudes. Car malgré les indices prouvant sa radicalisation qui se renforçait, le tueur n’a jamais été fiché par le renseignement. Converti il y a une dizaine d’années, il s’était fait notamment remarquer auprès de ses collègues pour avoir cautionné l’attentat contre Charlie Hebdo en 2015. Cette effroyable tuerie révèle une réalité anxiogène : celle de la radicalisation d’agents de la fonction publique. Police, armée, éducation nationale, transports, prison, santé, aucun domaine n’est épargné. Un phénomène alarmant.

à titre d’exemple, rien qu’à l’aéroport de Roissy, 80 porteurs d’un badge rouge, donnant accès à la zone réservée où transitent les bagages, font l’objet d’un suivi régulier. Un chiffre qui fait froid dans le dos…

Le point en huit questions

  • A quelles informations le tueur, en qualité d’informaticien à la DRPP, avait-il accès ?
    En tant que technicien de maintenance informatique, le terroriste avait accès à toutes les données présentes dans les ordinateurs sur lesquels il intervenait et donc des informations ultrasensibles sur des individus qui pouvaient être ciblés par des actions meurtrières.
     
  • Que lui permettait son habilitation « Secret Défense » ?
    Il y a trois niveaux d’habilitation, le « Secret Défense » est le second. Il permet d’accéder à des informations et des supports dont la divulgation pourrait nuire gravement à la défense nationale. L’habilitation est demandée par l’autorité hiérarchique dont dépend le fonctionnaire.
     
  • Comment a-t-il pu passer à travers les mailles du filet ?
    Je pense qu’il y a une lourde responsabilité de sa hiérarchie qui n’a pas voulu s’engager de peur d’être désavouée et d’être taxée de racisme ou de discrimination, d’autant que cet agent était un homme de couleur et handicapé.
     
  • Combien de fonctionnaires seraient suivis pour radicalisation dans la police nationale, et tout particulièrement à la Préfecture de Paris ?
  • Et dans l’armée, notamment à la gendarmerie ?
  • Et à la RATP ? 
    Les chiffres sont assez succincts et peuvent ne pas révéler la situation exacte à ce jour, voire ne pas la révéler du tout car certains agents dissimulent très bien leurs activités : officiellement donc, environ une trentaine dans la police, autant dans la gendarmerie ; 15 pour la seule Préfecture de police de Paris ; une dizaine dans l’administration pénitentiaire ; 124 à la RATP, 20 à la SNCF ; 80 pour les aéroports ; très peu dans l’armée.
     
  • Comment sont-ils suivis ?
    On vérifie leur implication dans les mouvements présentant un danger pour la société, leur comportement dans leur service, leurs modifications d’attitude…
     
  • Quels sont actuellement les outils de détection de la radicalisation mis en œuvre de la DRPP ?
    Pour l’heure, l’IGPN est chargée de procéder aux enquêtes après signalement, et il n’y a pas de service spécifique encore dédié à cette mission.
     
  • Comment expliquer que ces fonctionnaires, qui représentent une menace, ne soient pas révoqués ?
    Le problème est qu’une pratique religieuse radicale n’est pas considérée comme un délit et qu’ils doivent manifester un comportement permettant la sanction, faute de quoi les décisions administratives sont annulées par les tribunaux administratifs. Or la notion de menace est restée assez vague, alors qu’elle devrait être parfaitement encadrée par la loi et avoir une vocation préventive.
     
  • Quelles sont les premières mesures annoncées par le ministre de l’Intérieur ?
    Christophe Castaner a déclaré que « deux missions » allaient être mises en place dès maintenant : la première consistant à savoir si les outils et les procédures de détection étaient correctement mis en place à la Préfecture de police de Paris durant toute la durée de la carrière de Mickaël Harpon, ce qui révélera les dysfonctionnements, voire la responsabilité de sa hiérarchie. La seconde étant de vérifier « chaque cas de radicalisation ». Il a aussi annoncé la création d’un Service national des enquêtes administratives de sécurité qui devrait atteindre un effectif de 67 personnes fin 2020.

Une loi pour encadrer
cette situation s’impose

Il y a évidemment de quoi avoir de très fortes inquiétudes et je pense que les décisions que devraient prendre les administrations concernées ne peuvent pas se résumer à de simples circulaires ministérielles. La loi de 2017 contre le terrorisme stipule pourtant qu’un fonctionnaire radicalisé, constituant une menace pour la sécurité, doit être révoqué. On pourra juger de son efficacité… Il faut légiférer de nouveau sur le sujet, afin d’éviter une annulation de ces mesures par une juridiction administrative. Je mesure aussi le niveau de laxisme qui s’est installé dans les services. Autrefois, dans les années 1970, les fonctionnaires – tout à fait honorables – ayant des parents d’origine étrangère ne pouvaient pas être admis à la DST (nos services du renseignement aujourd’hui). J’ai même connu, plus tard à la fin des années 1990, un collègue à qui on a refusé l’habilitation « Secret Défense », au seul motif qu’il était marié à une femme d’origine maghrébine, qui avait eu quelques décennies plus tôt, quelques ennuis avec la justice. Je suis assez surpris de voir que députés et sénateurs veulent faire le procès d’un ministre, comme s’il était le seul responsable, alors que la plupart de la classe politique n’a pas, à mon sens, assuré le suivi de l’application de textes dont elle avait la charge. 

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