France Dimanche > Vie pratique > Yann Queffélec : "Mon père, ce beau salaud ?"

Vie pratique

Yann Queffélec : "Mon père, ce beau salaud ?"

Publié le 16 janvier 2016

  Sa sœur lui a offert un enregistrement des années 60 d’une conférence donnée salle Gaveau par leur père, Henri Queffélec, sur André Gide : « J’ai entendu sa voix et j’ai eu peur. J’ai arrêté et n’ai jamais pu l’écouter tellement il m’impressionne encore maintenant. »

Est-il possible d’aimer un père qui vous terrorise encore à titre posthume ? Comment « s’attacher à l’homme qui vous reproche d’être né » ? Entre les embruns de la Bretagne et un appartement, le prix Goncourt 1985 nous livre le récit d’une enfance sous tension. Tendre et truculent comme lui.

Un petit livre rouge qu’il a mis du temps à produire… assez naturellement :

« Je me suis retrouvé à écrire une ou deux fois comme ça sur ce père très original, romanesque, intelligent et secret. J’ai commencé, abandonné et, un beau jour, j’ai constaté que j’avais 20-30 feuillets et que la mayonnaise prenait forme », nous confie Yann Queffélec, vêtu de son éternel caban.
Certains passages douloureux de ce roman vrai sont revenus très vite à sa mémoire d’enfant peu rancunier : « J’avais perdu de vue les souvenirs durs et cruels. En les écrivant, les dialogues et les faits me revenaient de façon précise, et je me demandais comment un adulte pouvait faire ou dire des choses pareilles ! »
Il est vrai que, chez les Queffélec, c’était toujours tendu. Surtout entre Henri, le père, et Yann, le « p’tit vieux », fils cadet coincé entre deux sœurs et un frère aîné faisant figure de chouchou auprès du paternel, qui l’emmenait aux matchs de foot ou en vacances pendant un mois.

"J'avais peur"

Pour Yann, jamais de compliment : « Il se foutait de ma gueule publiquement. J’avais peur dès qu’il apparaissait », se rappelle le souffre-douleur de ce Folcoche au masculin.

Parfois, entre des « fessées mémorables dans son bureau » et une interdiction de voir des films avec des actrices en soutien-gorge, « le grand Spi » pensait lui faire plaisir en lui offrant des dents de requins fossiles ramassées avec Julien Gracq sous un chêne foudroyé de la forêt d’Ermenonville ou en l’emmenant présenter leurs vœux à Charles Baudelaire, au cimetière du Montparnasse !

Livre Queffélec

Un père original qui, quand les ampoules ne fonctionnaient plus, prenait sa plus belle plume pour reprocher à EDF la mauvaise qualité du courant électrique ! Il fallait attendre un de ses nombreux déplacements pour bricoler. Et respirer.

« Quand il se barrait, tout le monde était soulagé. Ma mère ouvrait une bouteille et on se bourrait la gueule ! On jouait du piano, on chantait, on mangeait à des horaires moins fixes. » Et pourtant, le fiston avait peur que son « héros » ne meure en avion. « Je l’aimais par-dessus tout, il m’a donné la vie ! »
D’ailleurs, il l’a toujours imité. « Je lui piquais tout ce que je pouvais, comme son stylo fétiche qui a écrit tant de bouquins ! » Le modèle compare les premiers textes du fiston à un « torchon ». Poussé par sa mère, le jeune Yann persiste jusqu’à obtenir, « honteux », le prix Goncourt que lui jalouse Henri, qui n’a jamais été édité chez Gallimard.

Pourtant, « il respirait la langue française. On le relira, vous verrez ! ». Amour ou admiration d’un personnage à part ? Comme le titre de son livre le plus personnel, L’homme de ma vie, l’auteur entretient une ambiguïté qui lui plaît.

Il va jusqu’à affirmer que ce prince sans rire avait tout ce que l’on attend d’un papa : la solidité et la fiabilité. Pas comme lui avec ses trois fils et sa fille : « Avec le père que j’ai eu, je ne peux pas m’empêcher d’être un père aimant ».
Yves Quitté

L'homme de ma vie, de Yann Queffélec, éd. Guérin, 19,50€.

À découvrir